« Une radicalisation du Medef à l’extrême droite » : la grande fuite en avant des patrons en direction du RN

La bienveillance avec laquelle Patrick Martin, le président du Medef, a accueilli le programme économique du Rassemblement national, présenté mardi 6 octobre, est révélatrice d’un rapprochement préoccupant entre le parti d’extrême droite et les milieux d’affaires. La première organisation patronale de France serait-elle en train de virer sa cuti ?

Par Oriane Mollaret
Par Oriane Mollaret
Publié le 12 octobre 2026
(Photo by Alain JOCARD / AFP)
Patrick Martin, le président du Medef, ne crache pas sur le budget proposé le 6 octobre par l’extrême droite, estimant qu’il y a là « du bon et du moins bon ». Crédit : Alain Jocard / AFP

Est-ce qu’une victoire de La France insoumise en 2027 ferait fuir les patrons ? À cette question posée sur le plateau de LCI, le patron du Medef, Patrick Martin, répond « oui », sans une seconde d’hésitation. « Ça serait mon cas », insiste-t-il. Et de dépeindre un pays qui deviendrait « horriblement dangereux » pour les gens comme lui – et surtout pour leur patrimoine.

Le gouvernement actuel ne trouve pas grâce non plus à ses yeux, incapable selon lui de prendre les « mesures douloureuses » à même de « redresser le pays ». Non, en revanche, l’homme se fait beaucoup plus bienveillant envers le Rassemblement national. Patrick Martin ne crache pas sur le budget proposé le 6 octobre par l’extrême droite, estimant qu’il y a là « du bon et du moins bon ». Un programme acceptable, en somme, pour le Medef.

Petits dîners entre amis

À une époque où les plus grands patrons français dînent tranquillement avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella, difficile de croire que ce sont les mêmes qui ont appelé à voter Jacques Chirac face au Front national en 2002. À l’issue du premier tour, le président du Medef de l’époque, Ernest-Antoine Seillière, déclarait même que le programme du FN « provoquerait une régression économique profonde, une montée forte du chômage, une crise financière sans précédent, une poussée inflationniste, un appauvrissement de tous, des tensions sociales explosives ». Vingt ans plus tard, cet antifascisme, au moins de façade, a volé en éclats.

« Les vannes se sont ouvertes lors des législatives de 2024, explique Laurent Mauduit, auteur du livre Collaborations, une enquête sur les liens entre l’extrême droite et les milieux d’affaires (La Découverte, 2025). Il y a eu une forme d’outing des grands patrons qui ont affiché leur idéologie d’extrême droite. Ils sont de plus en plus arrogants et revendicatifs. » Le PDG de Dassault, Éric Trappier, également président de la puissante fédération de la métallurgie du Medef, a mené campagne au sein de l’organisation patronale pour refuser tout appel à faire barrage à l’extrême droite.

D’où ce communiqué tiède du Medef publié le 11 juin 2024, qui assure simplement qu’« il soutiendra les projets favorables aux réformes économiques et à l’ambition européenne, dans le respect de la démocratie sociale », critiquant au passage les mesures phares du programme du NFP. Une neutralité de surface uniquement, puisque, fin novembre 2023, Henri Proglio, ancien PDG de Veolia puis d’EDF, déjeunait avec une certaine Marine Le Pen dans un restaurant prisé des dirigeants du CAC40. Au printemps 2024, c’était au tour de Patrick Martin de rencontrer incognito la cheffe de file des députés RN.

La révélation de ce dîner secret dans la presse n’a pas causé un grand émoi au patronat, qui a décidé de ne plus se cacher. Deux ans plus tard, en avril 2026, Marine Le Pen dînait avec 15 des plus grands patrons français, dont le milliardaire Bernard Arnault, PDG de LVMH. Quelques jours plus tard, Jordan Bardella était carrément reçu devant le bureau exécutif du Medef. « Le patronat n’a pas basculé du côté du RN », assurait Patrick Martin ce jour-là à la presse. Une enquête du Medef et de OpinionWay, publiée fin août, se voulait elle aussi rassurante, affirmant que les patrons interrogés voient le RN comme « un risque pour leur activité ».

Pourtant, les dernières révélations de Mediapart sur l’antisémitisme décomplexé de Jordan Bardella, actuel président du Rassemblement national, n’ont suscité aucune réaction du Medef. « Il y a une absence de positionnement moral ou éthique de plus en plus patent, se désole Laurent Mauduit. Ça aurait dû être un séisme ! »

Un flirt bleu marine

Le RN a bien compris que l’extrême droite ne peut jamais arriver au pouvoir sans l’aide des milieux d’affaires. Pragmatique, le parti d’extrême droite a délaissé le souverainisme initialement porté par Marine Le Pen pour le libéralisme (virage qui n’est pas sans rappeler le reaganisme de son père), abandonnant son tropisme poujadiste pour défendre les intérêts des grands patrons. « Le RN s’est construit une vitrine libérale à partir de 2022 face à la candidature d’Éric Zemmour, explique Laurent Mauduit. Il lui faut être pro-Europe et pro-business. Aujourd’hui, il achève sa mue. » Depuis 2024, les frontistes multiplient les opérations séduction à destination du patronat. « On passe notre vie à déjeuner et dîner avec des grands patrons », fanfaronnait un conseiller RN en avril dernier auprès de France inter, assurant, à un an de la présidentielle, avoir déjà rencontré « la moitié du CAC 40 ». En novembre 2025, Jordan Bardella donnait même une interview à The Economist, la Bible des milieux d’affaires.

À sept mois de la présidentielle, le RN veut montrer qu’il est prêt à exaucer les vœux du patronat. Le budget proposé par Marine Le Pen le 6 octobre prévoit 140 milliards d’euros d’économies d’ici à 2032, « un effort radical », a-t-elle prévenu, soit 15 milliards de plus qu’annoncés lors du débat devant le Medef fin août.

Pour ce faire, le RN prévoit de tailler dans l’immigration en instaurant une « priorité nationale », de réduire les dépenses liées aux retraites, de baisser la contribution de la France au budget de l’Union européenne ou de baisser les impôts pour les entreprises. L’ultralibéralisme baigné dans l’idéologie d’extrême droite. Pour enfoncer le clou, la candidate a promis d’ « envoyer le signal limpide que la dérive des comptes publics est finie et que les marchés peuvent considérer à nouveau la France comme un partenaire fiable ».

L’arbre qui cache la forêt

Un appel du pied au patronat, relayé tranquillement par Patrick Martin. À rebours de plusieurs économistes qui jugent ce programme « pas du tout crédible », lui le valide donc partiellement sur le plateau de LCI, déplorant à peine une copie « incomplète ». Il faut dire que, pour lui, « limiter les dépenses sociales » et « travailler plus » sont les « pierres angulaires du redressement du pays ».

Et il ne porte pas dans son cœur ceux qui s’opposeraient « par principe » au programme du RN, à commencer par la CGT et la CFDT, dont il critique de plus en plus ouvertement les positions répétées contre l’extrême droite. « Mais pour qui rament-ils ? », se demandait-il carrément le 24 septembre lors des rencontres de l’U2P. « Le voir décerner des bons points au RN, accabler la gauche et LFI, ça a un effet de conviction, affirme Laurent Mauduit. Il milite de plus en plus ouvertement pour le Rassemblement national en indiquant la voie aux autres patrons. Il y a clairement une radicalisation du Medef à l’extrême droite. »

Ce n’est pas tout. Le Medef est l’arbre qui cache la forêt. Les plus grands patrons font partie de l’Afep, un puissant lobby patronal qui regroupe la quasi totalité des entreprises du CAC 40. Or, « le Medef est le porte-étendard du CAC 40, prévient Laurent Mauduit. Ses positions sont révélatrices de l’état d’esprit des patrons du CAC 40. Et chez eux, les intérêts ont supplanté l’éthique. » Pourtant, en 2011, une certaine Laurence Parisot, alors à la tête du Medef, étrillait le programme du FN, qu’elle qualifiait de « danger » pour la France, dans un livre intitulé Un piège bleu Marine. Une autre époque.

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