Tandis que la rentrée universitaire bat son plein, Arte propose de réfléchir à la place d’un enseignement disons… différent, avec sa nouvelle série : Camarades. Réalisés par Benjamin Charbit et Dominique Baumard, tous deux connus précédemment pour avoir été notamment scénaristes pour Cédric Jimenez, Kim Chapiron ou Valérie Donzelli, ces huit épisodes humoristiques de 30 minutes chacun environ explorent l’expérience de l’université de Vincennes, née dans le contexte politique et social de l’après-Mai 68. Un site d’enseignement ouvert aux nouvelles pratiques pédagogiques et aux débats politiques et sociaux de son époque. Durant sa décennie d’existence, cette fac à nulle autre pareille a accueilli étudiants, enseignants et intellectuels réunis au fond par un même objectif, bien que diffus : faire de ce lieu un espace majeur de la réflexion révolutionnaire.
La série suit justement Gérard Gérard (interprété par Pierre-François Garel), professeur contestataire, Françoise (Lulja Comar), étudiante engagée, et Amadéo (Micha Lescot), militant fantasque, les trois formant un groupe maoïste appelé les MAUV (Maoïstes À l’Université de Vincennes). Mais Claudine (Manon Kneusé), une prostituée vivant dans le bois de Vincennes, vient perturber leur routine militante. Chargée par son amant, agent des Renseignements généraux, d’infiltrer le groupe, elle se confronte aux contradictions de leurs engagements politiques et développe progressivement ses propres convictions, apparemment moins verbeuses que les positions professées par la cellule qu’elle noyaute.
Caricaturer l’université
Disons-le tout net : l’idée de placer le récit dans ce moment d’effervescence politique et intellectuelle qu’était l’université de Vincennes n’est pas mauvaise, mais au moment de donner à voir cette période parcourue de si nombreux courants de pensée, la série se prend au piège d’un récit tordu et complexe.
Certes, nous ne sommes pas totalement démunis toutefois. Devant cette époque immédiatement postérieure à une révolte populaire et sociale d’ampleur nationale mais dont le caractère effusif nous paraît lointain, Camarades nous fournit bien quelques clés historiques nécessaires à la compréhension des pensées émanant de ces couloirs, amphithéâtres et salles de cours. On apprécie ainsi le soin apporté aux décors, et les nombreux détails graphiques et visuels qu’ils comportent, témoins de tout un monde. À cela, la réalisation mêle images de fiction et archives de l’époque, juxtaposées à des panneaux et des titrages inspirés des codes graphiques de ce temps, qui participent à nous immerger dans un monde bouillonnant où les grammaires esthétiques, sociales et politiques se reconfigurent.
Problème : le procédé vire à l’accumulation, le tout sans toujours s’accompagner d’un travail suffisant de contextualisation. Les archives elles-mêmes donnent davantage la sensation d’être rajoutées comme purs interludes imagés, sortes de prétextes décoratifs. De plus, cette jeunesse soixante-huitarde – forcément entièrement hypocrite et bourgeoise – est constamment représentée prises dans ses petits et grands ridicules. Et le regard des réalisateurs de devenir moqueur, sans plus tellement en varier. La chose peut faire rire, mais son caractère répétitif lasse vite après avoir un peu amusé. Chaque épisode semble ainsi désigner un nouveau personnage dont l’engagement est à son tour tourné en dérision.
Et quand on ne s’en prend pas à un personnage, on raille un groupe politique entier pour ses divisions, ses querelles et les différences parfois minimes séparant ses factions. On peut penser ici au dernier épisode et à la recherche des policiers dans le bois de Vincennes, où la kyrielle des mouvements militants quadrille l’ensemble du bois, dans un maillage pour le moins serré.
Une vision dépassée
Cette réduction des engagements politiques à leurs contradictions comiques est plus aiguë dans le traitement des minorités et des femmes. Jimmy, interprété par Reda Bendahou, homme de ménage, est représenté comme un personnage secondaire dont les ressorts humoristiques reposent notamment sur son analphabétisme ou sur son décalage avec les autres personnages et leur milieu universitaire. Françoise, occupe quant à elle une place importante dans la série, mais son personnage s’effondre dans les derniers épisodes, la militante finissant par ne plus être définie, ou peu s’en faut, que par son intérêt fanatique pour Gérard Gérard, le professeur aux idées révolutionnaires, plutôt que par son engagement dans la lutte. Seul le troisième épisode, consacré à la lutte féministe et à la naissance du Mouvement de libération des femmes – qui naît à Vincennes – remet au premier plan la question des espaces de réflexion réservés aux femmes, dans une logique de non-mixité. Mais ces quelques trouvailles très ponctuelles ne doivent pas dissimuler l’absence d’une réflexion substantielle sur les enjeux de ce moment d’une histoire pas si vieille et ses enseignements pour les générations suivantes.
Bref, si Camarades dispose d’un cadre historique particulièrement riche et d’une véritable ambition esthétique – à la colorimétrie très jaune ou orange et donc très seventies – la série semble hésiter entre la reconstitution, la comédie et la critique politique, sans parvenir à faire véritablement dialoguer ces trois dimensions. À vouloir constamment désamorcer les engagements de ses personnages par l’humour, elle finit par rendre difficile toute lecture sérieuse de leurs luttes. Une vision étroite comme en surplomb. Camarades cherche finalement moins à comprendre cette période qu’à nous rappeler combien ses protagonistes pouvaient être ridicules. Malheureusement, la série ne sera pas notre camarade.
Camarades, une série de Benjamin Charbit et Dominique Baumard, à retrouver sur arte.tv