« S’il vous plait, ne considérez pas que le point nodal du rapport, c’est la capitalisation » a demandé, clairvoyant, Jean-Denis Combrexelles alors qu’il s’apprêtait, le 16 septembre, à livrer les conclusions de la conférence travail emploi retraites (TER). Aux côtés de deux autres « garants », l’homme a en effet été chargé d’animer les débats puis d’en dresser la synthèse, avant de remettre le rapport au Premier ministre. Lancée en décembre 2025, la conférence a réuni pendant six mois les syndicats de salariés (CGT – CFDT – FO – CFE-CGC – CFTC – Unsa – FSU) et d’employeurs, à l’exception notable du Medef, à l’époque offusqué par les conversations sur le budget. Les réunions de travail avaient pour objectif « de permettre aux différents acteurs de poser un diagnostic partagé sur les enjeux actuels du monde du travail ». Seulement, le rapport dépasse le simple diagnostic pour avancer des propositions. Ou, pour citer le coordinateur, « plusieurs voies de passage pour sortir de certain blocages », sur la question des retraites.
L’une d’entre elles propose d’intégrer un régime de retraite complémentaire obligatoire par capitalisation, tout en maintenant le système par répartition comme régime de base. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, avait vu le coup venir, avertissant le samedi 12 septembre depuis la fête de l’Humanité : « Ils avancent masqués, ne disent pas qu’ils sont pour la retraite par capitalisation mais qu’ils veulent ajouter un étage de capitalisation à notre système par répartition. C’est un énorme enfumage, il ne faut pas céder. »
La capitalisation est un système proche de l’épargne privée où chaque salarié cotise pour lui-même à travers un fonds de pension, à l’inverse de la répartition où les salariés payent les pensions des retraités d’aujourd’hui. La CGT se positionne fermement contre ce principe. « [La capitalisation] c’est un système à cotisations définies : on sait combien on paye, jamais ce qu’on récupère. Et on ne veut pas jouer notre retraite en bourse » a lancé Sophie Binet face au ministre du travail Jean-Pierre Farandou, le 12 septembre. En outre, la première version du rapport n’incluait pas les arguments des organisations syndicales contre la capitalisation, mais simplement ceux en faveur de celle-ci. « À force qu’on ait râlé, ils ont fini par intégrer nos arguments qui expliquent la dangerosité de ce modèle, pourquoi il est inégalitaire » glisse Denis Gravouil, du bureau confédéral de la CGT qui a assisté à la conférence. Avant de déplorer : « ils ont tout résumé en dix lignes, tout en gardant les deux pages d’arguments pour. »
Un problème démocratique
Deux autres « voies de passage » figurent dans le rapport. L’introduction d’un âge d’équilibre, plus élevé que l’âge légal de départ. Prendre sa retraite serait autorisé avant l’âge d’équilibre, mais avec une décote. Denis Gravouil fustige cette idée : « C’est en fait un recul de l’âge des retraites qui ne dit pas son nom ».
Ce dispositif avait d’ailleurs déjà été envisagé dans le projet abandonné de réforme de la retraite de 2019. « On n’impose rien, on ne dit rien, on dit simplement qu’il nous semble qu’une des solutions pour la question des âges, serait d’instituer un âge d’équilibre » a déclaré Jean-Denis Combrexelles, apparemment amateur de prétérition. La troisième proposition suggère l’instauration d’une « règle d’or » qui placerait l’équilibre des comptes comme priorité du système, et qui pourrait « bloquer les ressources de notre système de retraite et reporter automatiquement l’âge d’équilibre en même temps que les gains d’espérance de vie » affirme la CGT dans un communiqué. Seulement, ces deux derniers aspects n’ont pas été débattus lors des réunions. La centrale syndicale y voit « un problème démocratique majeur ».
« Autant jusqu’à début juillet, on a eu des relevés de décisions, faisant état des positions des uns et des autres, qui étaient en grande partie assez équilibrés » se souvient Denis Gravouil, « autant la partie du rapport des soi-disant garants, c’est un passage en force de quelques personnes, d’une minorité. Les mêmes que ceux qui ont fait la réforme des retraites contre la majorité du pays. »
Ces propositions ont peu de chances d’aboutir avant l’élection présidentielle, mais sont censées alimenter le débat pendant la campagne. Mais pour Denis Gravouil, « ils préparent une nouvelle réforme des retraites libérale, en étant persuadés qu’ils ont raison contre tout le monde, et en n’écoutant pas les avis contradictoires. »