Comparutions immédiates après le 17-octobre : Inès, ou la vie cabossée derrière le mot « pilleur »

« Casseurs », « pilleurs »... Ces mots sont sur toutes les bouches depuis les débordements parallèles à la mobilisation du 17 octobre. Mais derrière ces termes tranchants comme des condamnations, on trouve souvent des parcours de vie invitant à plus de circonspection comme le démontre l'enchaînement des comparutions immédiates au tribunal judiciaire de Paris. La NVO a notamment pu y suivre l'audience d'Inès* (le prénom a été modifié). Récit.

Par Yannis Angles
Par Yannis Angles
Publié le 22 octobre 2026
tribunal judiciaire
Salle d'audience du tribunal judiciaire de Paris, dans le 17e arrondissement . Crédit : Yannis Angles

Veste de survêtement noire, cheveux courts, piercing à l’arcade gauche : Inès (prénom modifié), tout juste 18 ans, casier vierge, entre dans le box des accusés ce mercredi 21 octobre devant une salle pleine à craquer, alors que des dizaines et des dizaines de personnes font encore la queue devant la salle d’audience.

Le dimanche 18 octobre à Paris – au lendemain de la grande mobilisation et tandis que les casses et pillages qu’on avait déplorés la veille se poursuivaient encore ici et là, sporadiquement – elle a été arrêtée avec quatre sacs à main siglés Yves Saint Laurent, provenant du magasin de la marque boulevard Saint-Germain, pillé entre 22 heures et 23 heures. Elle souhaite être jugée aujourd’hui. « Je reconnais les faits », dit-elle difficilement à la barre. Selon la présidente du tribunal, après ce vol, Inès et dix autres pilleurs descendent dans le métro pour quitter les lieux. Un agent de sécurité de la RATP trouvant suspect que le groupe possède autant de sacs de luxe, décide alors de les suivre. Le petit groupe tente de fuir, mais Inès trébuche, toujours selon le récit de cet agent qui l’a ensuite immobilisée en attendant la police. Elle sera la seule interpellée.

À 18 ans, Inès face au tribunal et à ses silences 

« Comment vous vous êtes retrouvée là ? », demande la présidente. « De base, je suis allée voir un ami, et je suis passée par Étienne Marcel. Il y avait plusieurs mecs qui m’ont dit : “On cherche des jeunes pour aller manifester.” » La présidente l’interrompt : « Vous appelez cela une manifestation, vous ? » « Non, mais moi, je ne savais pas. Quand on est arrivés là-bas, il y avait un magasin Rolex, mais ce n’était pas possible. Mais devant Yves Saint Laurent, il y avait un mec qui tentait de casser la vitre. » Les propos d’Inès sont difficilement audibles et elle peine à s’exprimer clairement.

La présidente l’interroge sur ses motivations. Aucune réponse. Elle insiste. Le silence persiste.« Ma question n’est pas compliquée, vous avez quand même un cerveau.» Dans le box, Inès se frotte frénétiquement la tête et semble absente. « Qu’est-ce que cela vous a fait de voir les autres détruire la vitrine ? » Après un long silence, elle finit par répondre, péniblement : « Cela ne m’a rien fait. » 

Les questions s’enchaînent, sans réponse. Inès continue de se frotter la tête et peine à tenir debout. « Je sais qu’il y a du monde dans la salle d’audience, que cela n’est pas simple. Mais madame, regardez-moi, arrêtez de vous frotter la tête », lui demande la présidente. Soudain, Inès éclate en sanglots. Elle pleure sans parvenir à s’arrêter pendant de longues minutes. L’audience est finalement suspendue cinq minutes pour lui permettre de reprendre ses esprits.

À la reprise, les échanges restent ponctués de longs silences. Inès reconnaît toutefois avoir voulu « revendre les sacs sur Vinted pour se faire un peu d’argent pour vivre ». Face à ses difficultés à répondre, le tribunal décide de donner la parole à son assistante sociale. Élodie, la trentaine, les cheveux attachés, s’avance à la barre. C’est la première fois qu’elle se retrouve devant la justice. Elle ne vient pas parler d’elle, mais d’Inès, une jeune femme au parcours cabossé qu’elle accompagne depuis plusieurs mois au sein de l’association Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDDF). « J’accompagne madame à la suite d’une mise à l’abri pour violences intrafamiliales graves, très graves », explique-t-elle.

En juillet, Inès a déposé plainte contre son père pour des violences répétées à son encontre.« Êtes-vous surprise de la retrouver aujourd’hui dans ce box ? », demande la présidente. « Oui, très surprise, car c’est un peu la marmotte de l’association. C’est une jeune femme très sympathique, avec qui on n’a jamais eu de problème. »

Inès prépare un baccalauréat professionnel en commerce, après avoir obtenu son CAP l’année précédente. Elle souhaite ensuite poursuivre en BTS commerce international. Élodie raconte les démarches entreprises pour lui obtenir une bourse, restées vaines parce qu’Inès est toujours rattachée fiscalement au foyer de ses parents. D’autres demandes d’aide n’ont pas davantage abouti.

« Du point de vue financier, c’est très compliqué pour elle, car l’association ne fournit que des bons alimentaires et une chambre qu’elle partage avec une colocataire. Pour les fournitures scolaires, la cantine, les vêtements, par exemple, on n’a pas assez de ressources pour l’aider », explique-t-elle. La présidente revient sur les faits : « Ces vols ou ces faits de recel, comme aujourd’hui, sont-ils liés à sa situation économique selon vous ? » « Très certainement », répond l’assistante sociale.

« Vous devez retenir l’état de nécessité d’Inès »

Le procureur de la République se lève pour ses réquisitions. En introduction, il s’interroge sur la capacité de la prévenue à comprendre ce qui se joue aujourd’hui, faisant lever les yeux de son avocate, maître Hanna Bouchareb. « Personne ne peut nier la vie extrêmement compliquée qu’elle a pu vivre, sur le plan social, économique et sur les violences qu’elle a subies », reconnaît-il. Toutefois, « nous ne sommes pas sur une affaire liée aux manifestations, nous sommes sur des faits du 18 octobre, qui est le jour des pillages », précise-t-il. Il requiert 15 mois de prison entièrement assortis d’un sursis de 18 mois, avec obligation d’indemniser la partie civile et d’effectuer 140 heures de travaux d’intérêt général.

Dans la salle, le silence qui suit les réquisitions, puis les premiers mots de maître Bouchareb, est interrompu par les pleurs d’Inès. L’avocate tient à rappeler : « Ce n’est pas vous qui allez régler cette situation politique, ce sont les hommes politiques. La réponse n’est pas judiciaire mais politique. Les peines qui ont été rendues ces derniers jours sont extrêmement dures… » Elle s’interrompt. Dans le box, Inès s’est recroquevillée sur elle-même. Elle pleure et semble avoir du mal à respirer. « C’est une crise d’angoisse qu’on entend là », lâche son avocate. L’assistante sociale tente de s’approcher pour la rassurer, sans parvenir à calmer ses sanglots.

Après plusieurs minutes de silence, l’avocate reprend : « Je vais vous demander de juger ma cliente comme si on était avant le 17 octobre, car si on était avant le 17 octobre, on n’aurait jamais eu des réquisitions aussi fortes du procureur », dénonce-t-elle. Un fait dont se vantait le ministre de la Justice, Gérald Darmanin sur le plateau de Cnews, le 20 octobre : « J’ai donné des instructions très claires aux procureurs de la République pour que la réponse pénale soit implacable face aux casseurs et aux pilleurs. »

Inès semble inconsolable. Elle finit par être évacuée de la salle, mais ses pleurs résonnent encore au loin. Quelques minutes plus tard, la sécurité civile se rend à sa rencontre. Son avocate poursuit sa plaidoirie : « Vous devez retenir l’état de nécessité d’Inès, car la vente de ces sacs était pour avoir de l’argent pour vivre. Je vous demande donc de relaxer ma cliente. À titre subsidiaire, je rejoindrais le procureur sur une demande de TIG, mais comme peine principale, cela sera une manière pour elle de s’occuper et de ne plus être seule avec ses pensées. »

Après qu’un médecin l’a déclarée apte à regagner le box, la présidente lui demande si elle souhaite adresser un dernier mot à la cour. Une boule de papier à la main, qu’elle malaxe frénétiquement comme un anti-stress, Inès s’approche du micro. « Je veux dire que je regrette, je n’aurais jamais pensé que je serais devant le juge aujourd’hui. » La gorge nouée, au bord des larmes, elle conclut avant de rejoindre les geôles en attendant le délibéré : « Je regrette. »

Inès condamnée

Après plus d’une heure et demie de délibéré sur le cas d’Inès et quelques autres, la sonnette retentit, la cour est prête à rendre sa décision. 

Inès est déclarée coupable et condamnée à huit mois de prison, intégralement assortis d’un sursis probatoire de deux ans. Elle devra effectuer 140 heures de travail d’intérêt général, indemniser la partie civile et respecter des obligations de travail et de formation. Une audience civile fixera ultérieurement le montant du préjudice qu’elle devra rembourser à la société Yves Saint Laurent, partie civile.

À l’issue de l’audience, elle peut rentrer chez elle. C’est-à-dire dans la chambre que lui prête, à elle et à sa colocataire, le CIDDF.

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