Sur le parvis de la salle Olympe-de-Gouges, dans le XIe arrondissement de Paris, un cheval bleu en papier mâché veille sur le village. Les participants au village de la Mad Pride sont invités à y déposer leurs rêves sur des petits papiers. La sculpture rend hommage à Franco Basaglia, psychiatre italien et figure de la réforme de la psychiatrie institutionnelle, qui a contribué à la fermeture des asiles en Italie.
En ce samedi 10 octobre, Journée mondiale de la santé mentale, la Mad Pride parisienne réunit une centaine de personnes, circulant entre les ateliers, les tables rondes, la buvette et les pancartes aux slogans limpides : « Ni folles ni soumises », « On attachait aussi les esclaves »…
« Un sujet révolutionnaire par essence »
Festive, décalée, revendicative, la Mad Pride est née au Canada, en 1993, impulsée par des usagers et anciens usagers de la psychiatrie. La première marche française s’est tenue à Paris en 2014. Après plusieurs années d’interruption, le cortège parisien a repris l’an passé, rassemblant 500 personnes dans la capitale et plus d’un millier à travers la France. Cette année, pas de cortège. Mais Democra’Psy et Advocacy Paris ont choisi de prolonger la mobilisation par un village associatif et artistique.
Pour Advocacy Paris, le village doit justement faire vivre la question de la santé mentale sous d’autres angles : « créer une utopie », un espace où la créativité et la convivialité permettent d’imaginer d’autres possibles. Lou, de Democra’Psy, voit dans la lutte antivalidiste « un sujet révolutionnaire par excellence ». Il s’agit de contester une société qui rejette « les improductifs, les fragiles » et de « créer une puissance collective pour lutter contre les conditions matérielles d’oppression », qui entretiennent l’exclusion.
Au village, des artistes proposent de dessiner des fragments de soi pour « recoller les morceaux ». Un open mic ouvre le micro aux textes, aux slams et aux voix de ceux qui le souhaitent. Un atelier « yoga anticapitaliste » est même proposé dans la salle zen. Un étage plus haut, Florence lit un texte évoquant crûment ses angoisses, les violences subies et son rapport à l’intimité. Dans la grande salle, Dominique déclame un conte poétique intitulé le Fou et le Poète, accompagnée par la flûte, les bruitages et percussions de Valery.
Parler de ses troubles psychiques sans jugement
Motivé par l’événement, Vlad a rejoint Democra’Psy quelques jours plus tôt. « Je suis venu pour sociabiliser. C’est rare de pouvoir le faire sans avoir peur de parler ouvertement de ses troubles psychiques, évoque le jeune homme, qui souffre notamment de schizophrénie. En parler, c’est presque comme un coming out. Cela peut coûter des amitiés, fermer des portes », confie-t-il d’expérience. Son parcours a été marqué par des hospitalisations et par la contention – une pratique encore utilisée en France consistant à entraver les mouvements d’une personne hospitalisée –, qu’il souhaite voir abolir. Vlad raconte aussi les difficultés à trouver sa place dans le monde du travail, à la suite d’une condamnation en justice après une crise. Il enchaîne aujourd’hui les emplois précaires, malgré une licence de droit.
Les médicaments, explique-t-il, lui ont permis d’éviter des crises, même si certains traitements l’ont parfois assommé et conduit à tenter de les arrêter. Il défend une prise en charge qui tienne compte de son expérience et de ses besoins, sans contrainte ni jugement. « Mon rapport à la psychiatrie, c’est surtout l’impression de voir des bourgeois tenter de contrôler les pauvres. »
Au village, un atelier de plaidoyer invite les participants à écrire leur propre « 49.3 » pour imposer leurs revendications aux « normopathes ». Antoine, cofondateur de Democra’Psy regrette que la santé mentale, érigée en grande cause nationale depuis 2025, soit trop souvent discutée sans celles et ceux qui vivent des troubles psychiques. Si la droite, dans sa globalité, se place dans une volonté de poursuivre les méthodes actuelles, notamment l’hospitalisation sans consentement, « même des partis comme la France insoumise, qui se positionnent contre la contention, ont des progrès à faire », explique Antoine.
« Être traités comme des humains »
Dans la grande salle, une table ronde s’attaque à une question centrale : quelles alternatives opposer à une psychiatrie jugée oppressive ou maltraitante ? Autour de la scène, Léo, coordinateur d’un lieu de répit à Marseille, Selma et Capucine, engagées dans un centre de santé communautaire en Seine-Saint-Denis, et Lies, pair aidant – une personne qui s’appuie sur son expérience vécue pour accompagner d’autres personnes – confrontent leurs expériences.
Les centres de santé communautaire tentent de changer la donne par une approche d’entraide et plus globale des soins, prenant en compte les conditions sociales. À Marseille, le Lieu de répit accueille les personnes en crise qui le désirent dans un cadre non médicalisé. L’équipe ne distribue pas de médicaments, mais peut faire le lien avec les soignants pour aider les personnes accueillies à exprimer leurs besoins. « La première attente des gens, c’est d’être traités comme des humains », souligne Léo.
Selon les résultats intermédiaires d’une recherche-action menée dans cet espace, le taux de réhospitalisation serait comparable à celui observé à l’hôpital, mais les personnes accueillies se diraient largement mieux traitées. Le dispositif coûterait également trois à six fois moins cher qu’une hospitalisation. Mais des limites demeurent : les places manquent, les listes d’attente s’allongent et certaines situations de crise graves ne peuvent être prises en charge par la structure. La discussion évoque aussi les risques de récupération institutionnelle : en Seine-Saint-Denis, un projet de lieu de répit initialement pensé avec une forte place accordée aux pairs aidants aurait finalement été transformé en dispositif médicalisé.
À l’approche de la présidentielle de 2027, Democra’Psy entend faire valoir ces alternatives et transformer cette mobilisation en rapport de force politique. « On veut créer un bloc fou », résume Antoine, de Democra’Psy. L’enjeu est aussi électoral : empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir, tout en poussant l’ensemble des forces politiques à prendre au sérieux les revendications. Car parler de santé mentale ne suffit pas. Il faut donner aux personnes psychiatrisées les moyens de peser sur les politiques qui façonnent leurs vies, et aujourd’hui souvent les oppriment.