Élection en Mecklembourg-Poméranie occidentale : pourquoi l'extrême droite s'impose-t-elle dans les régions de l'ex-RDA ?

Les cafés de village ferment, les jeunes partent, les salaires sont particulièrement bas et les organisations politiques sont peu implantées dans les zones rurales. Le Mecklembourg-Poméranie occidentale, au nord-est de l’Allemagne, concentre les ressorts du vote d’extrême droite. Sans surprise, l’AfD (Alternative für Deutschland) y a remporté le scrutin régional du 20 septembre et devrait être la seule force d’opposition face à une coalition formée par le SPD, Die Linke et les Verts.

Par Adèle Cailleteau
Par Adèle Cailleteau
Publié le 23 septembre 2026
GERMANY-POLITICS-MEDIA-VOTE-STATES
Leif-Erik Holm, tête de liste du parti d'extrême droite de l'AfD en Mecklembourg-Poméranie occidentale, devant un écran affichant l'image de Manuela Schwesig — ministre-présidente de la région et tête de liste du parti social-démocrate (SPD), le 20 septembre 2026. Crédit : Marcus Brandt / POOL / AFP

Deux semaines après avoir remporté l’élection régionale en Saxe-Anhalt, l’AfD (Alternative für Deutschland) a confirmé sa percée ce dimanche 20 septembre. Si le parti d’extrême droite ne s’est pas imposé à Berlin, où la gauche radicale de Die Linke est arrivée en tête avec 25,7 % des suffrages (suivie par les chrétiens-démocrates de la CDU, à 18,8%, puis l’AfD à 16,3%), il est en revanche devenu la première force politique au parlement de Mecklembourg-Poméranie occidentale, un Land situé au nord-est de l’Allemagne.

En réunissant 38,2 % des voix, l’AfD a devancé les sociaux-démocrates du SPD (35,5 %), qui s’apprêtent néanmoins à diriger la région en formant un gouvernement de coalition avec Die Linke (6,5 %) et les Verts (5,7 %). Manuela Schwesig, qui a fait campagne sous le slogan « La femme contre le bleu [la couleur de l’AfD, ndlr] », devrait rester ministre-présidente du Land, poste qu’elle occupe depuis 2017.

Le seul parti d’opposition

La grosse surprise du scrutin se trouve du côté des perdants : comme ils ne dépassent pas le seuil requis des 5 %, les conservateurs chrétiens-démocrates sont éjectés du parlement. C’est le pire résultat électoral de l’histoire de la CDU et la première fois qu’elle n’entre pas dans un Landtag.

Comment expliquer ce deuxième succès électoral de l’AfD ? Pour Daniel Taprogge, vice-président de la Confédération fédérale des syndicats (DGB) dans le nord de l’Allemagne, ce résultat est en large partie un vote sanction à l’encontre de la politique néolibérale menée par le conservateur Friedrich Merz, chancelier qui bat des records d’impopularité. Et, bien qu’elle dirige pas le parlement de Mecklembourg-Poméranie occidentale, l’AfD atteint ici l’un de ses objectifs. « Les cinq prochaines années vont être sacrément difficiles : l’AfD va être le seul parti dans l’opposition et risque d’être un interlocuteur important pour tous ceux qui veulent exprimer des critiques à l’égard du gouvernement régional », développe le syndicaliste.

« Il y a toujours eu des néonazis »

Avec les récentes victoires de l’AfD, l’extrême droite ne fait cependant pas une soudaine réapparition outre-Rhin : les politologues estiment qu’entre 5 et 15 % des Allemands adhèrent à cette idéologie. Le parti néonazi NPD a ainsi siégé en Mecklembourg-Poméranie occidentale de 2006 à 2016, mais la Saxe, la Saxe-Anhalt et même le Bade-Wurtemberg, à l’ouest, ont aussi dû composer avec des groupes parlementaires néonazis depuis la Seconde Guerre mondiale. « Il y a toujours eu de l’extrême droite et des néonazis en Allemagne. La différence aujourd’hui, c’est que l’AfD les rassemble tous et même au-delà », explique Wolfgang Muno, professeur en sciences politiques à l’université de Rostock.

Les causes du vote en faveur de l’extrême droite sont les mêmes en Mecklembourg-Poméranie occidentale qu’ailleurs en Allemagne et dans le reste de l’Europe, détaille le politologue : perte de confiance dans les partis politiques traditionnels et les gouvernements successifs, sentiment d’abandon, explosion du prix des carburants et pouvoir d’achat en baisse, peur de perdre son travail, mécontentement profond à l’égard de la démocratie… Une étude menée en 2024-2025 par la fondation Friedrich-Ebert (associée au SPD) montrait que près de la moitié des Allemands adhèrent au moins en partie à l’affirmation selon laquelle le pays a aujourd’hui besoin « d’un parti unique fort qui représente l’ensemble de la communauté nationale ».

Décalage entre l’est et l’ouest

À l’est du pays, dans les Länder qui appartenaient à la République démocratique allemande (RDA), l’extrême droite enregistre des scores deux fois plus importants qu’à l’ouest. Pour le comprendre, le sociologue Steffen Mau, né à Rostock, rappelle dans une interview au Monde que « 60 % des Allemands de l’Est se considèrent encore comme des citoyens de seconde zone » : c’est à la fois le résultat de plus de quarante ans de division de l’Allemagne entre RFA et RDA, et la conséquence d’un décalage qui perdure encore plus de trente-cinq ans après la réunification.

À l’époque, les Allemands de la RFA ont par exemple été incités à acheter des maisons à l’est, de sorte que beaucoup d’Allemands de l’ex-RDA ne sont aujourd’hui pas propriétaires et paient un loyer à des Allemands de l’Ouest. Steffen Mau indique que cette identité est-allemande est davantage revendiquée par ceux qui sont nés après 1990 « alors qu’ils n’ont jamais connu la RDA, comme Ulrich Siegmund, la figure de l’AfD qui a mené la campagne en Saxe-Anhalt, qui a 35 ans ».

Des syndicats trop peu implantés

Le Mecklembourg-Poméranie occidentale doit en plus faire face à des difficultés structurelles, qui exacerbent le sentiment d’abandon : une économie autrefois florissante tournée vers la construction navale mais aujourd’hui en déclin ; beaucoup d’emplois dans le secteur du tourisme et de la gastronomie où les salaires sont particulièrement bas ; un vieillissement de la population et un exode massif des jeunes, qui conduisent à la fermeture de nombreux services publics, en particulier dans les nombreuses zones rurales du Land.

« Beaucoup de cafés de villages ferment, de sorte que le dernier espace où se réunir disparaît. C’est là qu’intervient l’AfD : le parti organise des fêtes et rachète parfois ces cafés pour en faire des lieux de rencontre. Les personnes qui les fréquentent se socialisent au contact de l’extrême droite », explique le politologue Wolfgang Muno.

Daniel Taprogge, du DGB, signale aussi que syndicats et églises sont peu implantés dans cette région et appelle à ce que cela change : « Nous devons gagner en assurance : être présents partout aux côtés d’autres forces sociales, dialoguer avec les gens et nous engager en faveur de certaines causes, comme l’intégration des migrants sur le marché du travail et dans la société ou pour un État social fort. » Le syndicaliste a d’ores et déjà rendez-vous pour accompagner les négociations dans le cadre de la coalition à venir.

Sous le précédent gouvernement mené par Manuela Schwesig, le DGB avait contribué à la mise en place la « loi de fidélité aux conventions collectives », selon laquelle les marchés publics ne peuvent être attribués qu’à des entreprises qui rémunèrent leurs salariés selon les conventions collectives en vigueur. Pour Daniel Taprogge, il faut continuer le travail en luttant contre les bas salaires et « se serrer les coudes en tant que société civile, pour bien construire ensemble ces cinq années et que l’AfD en ressorte affaiblie ».

separator top
separator bottom

Nos articles les plus lus

Articles recommandés pour vous