Catherine a toujours détesté les qu’en-dira-t-on. « J’ai toujours trouvé bizarre de passer son temps à commenter la vie des autres. Je préfère parler de choses plus intéressantes. » Il y a plusieurs années, elle a dû composer avec un chef qui adorait faire des remarques sur tout, « jusqu’au contenu de mon plateau repas ». Sans oublier la vie personnelle de ses collègues. « Il soupçonnait deux personnes de notre équipe d’avoir une relation », se rappelle-t-elle. Elle n’y échappe pas. « À chaque fois que j’allais déjeuner avec un collègue devenu ami, mon chef voulait savoir où on allait. Je mentais pour avoir la paix. Une fois, nous sommes tombés sur toute l’équipe de mon service, ce qui a encore plus alimenté les ragots à notre sujet. »
Ragot ou rumeur ?
Dans l’article « Rumeurs, ragots et légendes urbaines », Nicholas DiFonzo, professeur en psychologie sociale, et Prashant Bordia, professeur en management, définissent la rumeur comme « la diffusion d’énoncés informatifs non vérifiés et pertinents par leur fonction, qui apparaissent dans des contextes d’ambigüité, de danger ou de menace potentielle et qui aident à gérer le risque et à le comprendre ». Ce sont, par exemple, les bruits de couloir dont parle Carine Armengaud, responsable de gestion administrative au magasin Printemps de Lyon et déléguée CGT du personnel, quelques jours avant l’annonce d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE). Quant au ragot, il est, pour les deux auteurs de l’article, « un bavardage évaluatif concernant des individus, qui apparaît dans un contexte de formation, de modification et de maintien d’un réseau social ». Qui déjeune ou qui couche avec qui, dans le cas de Catherine.
« Ragot n’est pas un terme utilisé dans la recherche scientifique, mais plutôt dans les articles de presse ou de vulgarisation, pour désigner une rumeur à caractère négatif, attribuée à des comportements ou des actes d’individus, ajoute Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes 2. Une rumeur n’est pas obligatoirement négative. C’est simplement une histoire qui circule de proche en proche, sans certitude ou affirmation réelle à son propos. »
Besoin de lien social
Les rumeurs circulent dans tous les espaces sociaux, du cercle familial et amical en passant par les activités associatives. « L’entreprise n’a pas de spécificité en soi, poursuit Sylvain Delouvée, c’est-à-dire qu’il n’y a pas plus de rumeurs à cet endroit qu’ailleurs ». À ceci près que, comme les membres de sa famille, on ne choisit pas ses collègues de travail. « On aime créer du lien social, tout simplement pour avoir des conditions de travail acceptables et se sentir à peu près bien. » C’est pour ça qu’on aime prendre des nouvelles des enfants ou des conjoints des autres autour d’un café le matin. « Et quand vous ne savez pas quoi raconter à la personne avec qui vous faites une pause cigarette, lancer une rumeur permet d’engager une conversation en parlant de quelqu’un d’autre et pas de soi. »
Même au sein d’une entreprise, avec des personnes qui n’ont en commun que cette dernière, les échanges ne se limitent pas qu’au seul travail. « On n’est pas des ordinateurs programmés pour exécuter une série d’instructions », illustre Sylvain Delouvée. Ni des êtres dont le cerveau serait programmé pour dissocier vie personnelle et vie professionnelle, comme les personnages de la série Severance. Créée par Dan Erickson en 2022, elle met en scène des salariés de l’entreprise Lumon, qui, passé la porte de l’ascenseur menant à leur bureau, oublient leur vie extérieure de 9 h à 17 h, avant de rentrer chez eux sans souvenir de leur journée de travail. « Même avec cette séparation, ils vont remettre des petites choses. La photocopieuse, le café, les petites fêtes quand ils réussissent une tâche… »
En guise de thermomètre
Il est tentant de vouloir couper court à une rumeur concernant son intimité. « On a des outils en psychologie sociale pour le faire en vingt-quatre heures, éclaire Sylvain Delouvée. Lancer une contre-rumeur, utiliser un effet de cadrage afin de présenter l’information différemment. Mais très vite, une nouvelle rumeur va apparaître. » Avant Catherine, son chef avait une autre cible pour fantasmer une liaison entre deux collègues. Pour Carine Armengaud, c’est la confirmation du PSE et de son propre licenciement qui éteint la rumeur, car elle devient réalité.
Les rumeurs ne sont pas non plus une fatalité. Tout le monde a la possibilité de ne pas propager un ragot jugé ridicule, injuste, voire relevant du harcèlement moral. « Certaines rumeurs ne sont pas si graves, d’autres véhiculent des idées misogynes, racistes ou homophobes, ou peuvent conduire au suicide. Il ne faut pas non plus se voir comme des chevaliers blancs devant lutter contre toute forme de désinformation car c’est invivable, mais on a le choix. »
Il faut surtout comprendre ce qui engendre les rumeurs au sein de l’entreprise. « Dans un contexte d’incertitude, de crise, la rumeur joue le rôle d’une histoire qui permet de faire retomber la pression » explique Sylvain Delouvée. C’est également le cas dans un contexte de promotion à venir. « Sur quels critères, comment va-t-elle être accordée ? Personne ne sait. La rumeur permet de trouver une explication. » Si votre collègue a été choisi et pas vous, c’est parce qu’il déjeune tous les midis avec le chef, jamais pas parce qu’il est plus compétent pour le poste. « La rumeur est comme la fièvre, analyse Sylvain Delouvée. La fièvre n’est qu’un signal d’alerte. On a tous, à un moment ou à un autre, de la fièvre et ce n’est pas grave, mais si on en a souvent, ou si elle est très forte, il faut trouver les origines de l’infection. »