« On nous propulse dans le mur de la récession » : le Smic augmente, certes, mais trop de grilles salariales restent bloquées

Une étude choc de la CGT, parue le 28 octobre 2026, révèle que, dans 122 branches professionnelles, les premiers salaires sont inférieurs au Smic. Une situation scandaleuse qui perdure depuis des années en raison du refus du Medef de négocier des augmentations. Le mouvement social du 5 novembre contre la vie chère parviendra-t-il infléchir la posture du patronat ?

Par Nathalie Carmeni
Par Nathalie Carmeni
Publié le 3 novembre 2026
38 des 40 branches que représente la CGT Commerces et service font face à un « tassement des salaires » suite à l'augmentation du SMIC en 2026.
Alors que 9,8 millions de personnes, soit 15,4 % de la population française, vivent désormais sous le seuil de pauvreté, l'urgence est de revaloriser les salaires. Crédit : DR

Alors que l’inflation continue d’exploser, avec des prix à la consommation qui ont augmenté de 3,1 % sur un an selon l’Insee, et que des mobilisations monstres contre la vie chère et pour l’augmentation des salaires se multiplient dans le pays depuis septembre, le Medef s’entête à ne rien concéder aux syndicats.

Depuis des mois, ceux-ci réclament à cor et à cri l’ouverture urgente de négociations dans les branches pour augmenter les salaires minimums, qui sont encore en dessous du Smic dans 122 secteurs professionnels, contre 76 en avril dernier, comme le révèle une étude de la CGT parue le 28 octobre 2026. Cette hausse vertigineuse a été accentuée par les dernières revalorisations automatiques du Smic (porté à 1867 euros brut mensuel le 1er juin), qui n’ont pas été suivies d’une refonte des grilles salariales dans de nombreuses branches, alors qu’elles auraient dû l’être.

Une surdité de dix longues années

« C’est énorme, et c’est très grave », souligne Agathe Le Berder, secrétaire confédérale de la CGT chargée des salaires. Énorme, car cela concerne près de 9 millions de salariés – et peut-être plus encore, puisque l’étude a été réalisée sur la base d’un échantillon de 200 branches – qui dépendent de ces minima conventionnels. Grave, parce que cela signifie que le patronat refuse soit d’augmenter, soit de négocier, alors qu’à chaque augmentation mécanique du Smic, des négociations doivent normalement s’engager afin de revaloriser les premiers niveaux de salaire (le minimum conventionnel du secteur) pour le porter au moins à hauteur du Smic, afin d’éviter l’effet « trappe à bas salaire ».

Illustration flagrante : le secteur de l’habillement, où les salaires minimums du collège « employés » sont inférieurs au Smic depuis dix ans, rien de moins. Et pourquoi ? Les négociations sont restées dans l’impasse face au blocus-mordicus de la Fédération des enseignes de l’habillement (la FEH, l’organisation patronale de la branche). Une posture inacceptable à l’heure de l’hyper-inflation, qui condamne les travailleurs de ce secteur à ne plus pouvoir vivre de leur salaire.

Face à la surdité de la FEH, les syndicats du commerce (CGT-FO, Unsa, CFE-CGC) ont décidé de saisir le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, pour obtenir une convocation en urgence et débloquer la situation. Dans leur courrier du 28 octobre, ils font valoir l’ancienneté de ce blocage, la précarisation accrue des salariés qui s’ensuit, l’urgence sociale dans le contexte d’inflation galopante et la nécessité d’agir vite, par des revalorisations fortes. En rappelant que rehausser les rémunérations n’est pas qu’une mesure financière, mais aussi une exigence de justice et de paix sociale. Sous la pression du Medef et de son président, Patrick Martin qui, comme à son habitude, réclame la baisse des cotisations au motif, totalement fallacieux, que « cela permettrait de rapprocher le salaire net du salaire brut », le ministre Farandou a tenté de ménager les deux camps, syndical et patronal.

Quelques gages… et des blocages

Sauf que voilà, pressé par les mouvements sociaux contre la vie chère qui convergent avec les mouvements lycéens et estudiantins, le président de la République, Emmanuel Macron, a dû concéder quelques gages de « survie » aux syndicats, en accordant une revalorisation du Smic dès le mois de décembre, soit un mois avant que ne se déclenche la mécanique de revalorisation automatique, calculée sur l’inflation.

La mesure annoncée est plus symbolique que structurelle. Mais elle s’accompagne aussi d’une promesse d’un « coup de pouce supplémentaire » que les « partenaires » sociaux sont invités à négocier. Pris en étau entre les annonces de Macron et les mantras anti-augmentation des salaires du Medef, Jean-Pierre Farandou a d’ores et déjà tenté de baliser le terrain des discussions entre patronat et syndicats, qu’il espère néanmoins voir aboutir à un consensus d’ici le 5 novembre, date de la prochaine mobilisation intersyndicale contre la vie chère.

Affirmant d’abord que « l’augmentation du Smic n’était pas un tabou pour lui », le ministre du Travail a toutefois tenté de modérer les attentes des syndicats qui, eux, revendiquent entre 100 euros nets (du côté de la CFTD) et 150 euros nets (pour la CGT) d’augmentation du salaire minimum. Le 29 octobre, sur BFMTV, il prévenait – tremblez chaumières ! – qu’« une revalorisation du Smic de 150 euros net risquerait de détruire jusqu’à 250 000 emplois tout en nuisant au pouvoir d’achat ». Essai bien tenté, mais pas transformé.

À la décharge du ministre, cette rengaine d’un autre âge a bien fonctionné au cours des trente dernières années. Et permis de justifier le choix politique de la modération salariale. Mais voilà, face au réel actuel – 9,8 millions de personnes, soit 15,4 % de la population, vivent sous le seuil de pauvreté monétaire (fixé à 60 % du revenu médian) –, l’argument ne paie plus.

L’espoir du 5 novembre

« Dans une économie dont le PIB dépend à 50 % de la consommation, le maintien des salaires au plus bas revient à nous propulser dans le mur de la récession », prévient Agathe Le Berder. Que Farandou l’ignore ou feigne l’ignorer pour ménager les ardeurs du Medef ne suffira pas, plus, à éteindre la révolte qui sourd, et pas qu’en France puisque les mêmes revendications s’expriment partout en Europe, simultanément.

Qu’attendre de l’issue de cette bataille entre pro- et anti-augmentation des salaires ? Seule certitude, la mobilisation du 5 novembre à l’appel d’une intersyndicale totale et unie comme rarement, va peser. « Ce qu’on constate, qui est scandaleux, c’est que seules les grandes entreprises et multinationales sont désormais “addicts” aux exonérations de cotisations sociales, alors que le petit patronat, lui, a bien compris la nécessité d’augmenter les salaires et donc, le pouvoir d’achat qui alimente l’économie », analyse Agathe Le Berder.

Reste à savoir quelle sera la posture d’un gouvernement aux prises avec un budget d’austérité résolument étanche à l’idée même de faire contribuer les plus riches, mais qui, volens ou nolens, devra bien accuser tôt ou tard le réel. Pas de doute pour Agathe Le Berder : « Les réponses du gouvernement devront nécessairement être à la hauteur des revendications portées depuis septembre, qui seront réaffirmées haut et fort le 5 novembre. »

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