Reste à charge, « priorisation » : comment le gouvernement compte démanteler le CPF

Avec cette énième réforme du Compte Personnel de Formation, dont le texte sera inscrit dans le projet de budget 2027, le ministre du Travail veut non seulement réaliser des économies substantielles sur le dos des salariés, mais compte aussi reprendre en main le contrôle du Conseil en évolution professionnelle pour en faire un outil de politique publique de l’emploi dont le gouvernement fixerait les règles.

Par Nathalie Carmeni
Par Nathalie Carmeni
Publié le 29 septembre 2026
FRANCE - CPF ILLUSTRATION
Photo d'illustration Crédit : Romain Longieras/Hans Lucas via AFP

C’est en piochant dans le Compte personnel de formation (CPF), le fameux « sac à dos social » des salariés, que le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, compte réaliser quelques 350 millions d’euros d’économies – excusez du peu – sur les 2,5 milliards attendus de son ministère dans le cadre de projet de budget 2027 (au total, la feuille de route budgétaire gouvernementale esquissée par Lecornu doit porter 54 milliards d’économies). Pour atteindre cet objectif, le ministre compte activer deux leviers : celui du prix, par l’augmentation de la PFO (participation financière obligatoire) qui va bondir de 150 à 350 euros en « reste à charge » pour le salarié, pour certaines formations jugées non-prioritaires. L’autre levier est comportemental. Considérant que trop de formations souhaitées par les salariés sont vaines et ne répondent pas aux besoins du marché du travail, le ministre veut reprendre le contrôle de l’entièreté du dispositif et son pilotage.  

Un changement de paradigme : de la liberté individuelle au «nudging »

Pour ne laisser planer aucune ambiguïté sur le sens de sa démarche, le ministre a d’ailleurs décidé de renommer le compte Personnel en compte Professionnel de formation, ce qui abolit de facto l’idée de droit de tirage individuel totalement libre dont jouissait jusqu’ici le salarié. Il devra désormais passer par les fourches caudines d’un algorithme pour obtenir la validation de son projet de formation.

Exit la liberté du choix personnel et bonjour le « nudging », cette technique issue des sciences comportementales consistant à influencer, voire à orienter les choix d’un individu. C’est un basculement du paradigme qui fut à l’origine même du DIF (droit individuel à la formation) devenu CPF de 2015 avec cette promesse faite par l’État d’accorder une autonomie totale au salarié. La philosophie originelle du CPF avait déjà été rendue méconnaissable par la transformation d’un quota d’heures de formation en euros. La bascule avait été l’occasion d’un plafonnement des crédits et d’un toboggan social. La CGT s’y était d’ailleurs opposée dès l’annonce du projet : « Au-delà de la perte de droit, la monétisation du CPF permet aussi  de ne plus lier  l’accès à la formation à la durée du travail et ainsi de favoriser et développer la formation en dehors du temps de travail… Encore une « avancée sociale » qui nous ramène au début du 20e siècle… »

Un retour en arrière scandaleux et inadmissible

« C’est très grave », considère Agathe Le Berder, secrétaire confédérale de la CGT : « Grave d’inscrire cette réforme dans le projet de budget et d’en faire ainsi une variable d’ajustement budgétaire ; grave de faire les poches des salariés avec un reste à charge qui va plus que doubler et résulter dissuasif, y compris pour les chômeurs », énumère-t-elle. Considérée inacceptable aussi la volonté de filtrer les demandes de formation, de surcroit avec un outil d’IA afin de « prioriser ». Entendre par là, orienter les choix de formation dans le sens de la réponse aux besoins du moment des employeurs et du marché.

Et ce n’est pas tout. Même en restreignant son choix à des formations « cohérentes avec la réalité du marché » et à ce titre, jugées prioritaires par les pouvoirs publics, le postulant ne sera pas au bout de ses peines. En effet, la réforme prévoit que la demande du salarié soit validée directement par l’employeur ou, en cas de formation en dehors du temps de travail, par un opérateur de CEP (Conseil en Évolution Professionnelle) tel que France Travail, Apec ou Cap Emploi, lequel soumettra le candidat à un questionnaire automatisé afin d’évaluer la pertinence de son projet.

Bref, autant de freins à l’émancipation par la formation qui inquiètent les syndicats, leur faisant redouter un alourdissement des démarches administratives et des restrictions, par exemple d’accès à la reconversion. Sans compter le risque qu’en alignant le CPF sur les besoins stricts des employeurs, il serve, à terme, à financer ce qui relève plutôt du plan de développement des compétences.   « C’est un recul inacceptable qui montre l’absence totale de stratégie du gouvernement pour répondre aux besoins des salariés et les limites de la politique de l’offre consistant à arroser les entreprises, sans contreparties, en les exonérant de toute responsabilité », s’indigne Agathe Leberder qui entend bien combattre cette réforme inadmissible jusqu’à son retrait. « Le CPF est et doit rester un outil à la main des salariés ».  

   

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