« Un signal terrible » : derrière le sort de deux inspecteurs du travail, l'avenir de toute une profession

Mardi 15 septembre, deux inspecteurs du travail de l'Isère sont passés devant une commission disciplinaire de leur ministère de tutelle. Leur hiérarchie, qui a perdu la première manche devant la justice, a demandé des sanctions, reprochant aux agents de contester certaines de ses décisions. Ceux-ci dénoncent au contraire un climat délétère et le harcèlement de leur direction. En toile de fond : le manque de moyens dévolus à des inspecteurs trop peu nombreux et dont on sape le travail. Un mouvement national a été lancé en soutien des deux agents par ailleurs délégués syndicaux.

Par Nathan Lautier
Par Nathan Lautier
Publié le 16 septembre 2026
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Entrée du ministère du Travail (Photo d'illustration) Crédit : Bertrand Guay

Banderoles, drapeaux et piquet de grève : mardi 15 septembre, des agents de la fonction publique se sont rassemblés devant le ministère du Travail où deux inspecteurs grenoblois, délégués syndicaux représentant Sud, passaient devant une commission de discipline de leur administration de tutelle. En plus du rassemblement, l’intersyndicale – CGT, FSU, Sud, CNT et Solidaires  – avait appelé à une grève nationale des agents pour la journée.

Pierre et Benoît ont été la cible d’une plainte, classée sans suite par la justice, pour « harcèlement moral » de la part de la direction. Pour plusieurs de leurs collègues de boulot, la cause de cette procédure n’est que trop claire : il s’agissait de représailles après qu’ils ont signalé des faits de harcèlement commis par une manageuse, cadre de la direction départementale de l’emploi de l’Isère. « Après ces signalements, cette directrice adjointe a d’abord saisi le procureur de la République via l’article 40 (selon lequel « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur », NDLR), puis une plainte a été déposée par la responsable d’unité de contrôle pour… harcèlement moral par les deux délégués syndicaux sur la directrice », retrace Joshua Maissin, représentant Sud-TAS 38. La direction reproche aux agents d’avoir contesté des décisions de leur hiérarchie. Eux ont expliqué, via leur avocate, avoir seulement voulu s’opposer à un harcèlement venu d’en haut.

Un litige qui vient de loin

Joshua Maissin précise que Sud avait de longue date eu l’occasion de signaler les agissements d’un management délétère. Mais les choses se sont accélérées à compter du dernier 1er-Mai. Ce jour-là, les deux inspecteurs ont mené, conformément à leur mission, des contrôles dans des commerces ouverts à cette date chômée, verbalisant les contrevenants. Mais camouflet de leur direction selon le représentant Sud : celle-ci a bloqué les courriers actant ces sanctions. « Le Premier ministre est même intervenu pour un boulanger », assure Joshua Maissin. Situation d’autant plus ubuesque que les inspecteurs du travail sont indépendants, et n’ont pas de comptes à rendre aux politiques.

Concernant les deux délégués syndicaux, Joshua Maissin sourit : « Ils ne sont même pas suspendus. Même le ministère sait que le dossier est vide, sinon ils ne seraient pas encore en activité. » Même son de cloche chez Cécile Clamme, défenseuse syndicale TEFP-CGT, qui a accompagné Pierre. « Ils n’ont aucun témoignage digne de ce nom », lâche-t-elle.

Un rapport publié le 18 juin par le cabinet indépendant Apteis a encore apporté de l’eau au moulin des inspecteurs isérois. Le document pointe des conditions de travail dégradées, une perte de sens du service public ou encore le développement de pratiques managériales toxiques.

Peau de chagrin

Ce mardi 15 septembre, les travailleurs en lutte du travail social ont été rejoints par d’autres services de l’État : enseignement supérieur et recherche, santé, action sociale et organismes sociaux.

Sur place, auprès du ministère du Travail, la rue a été barrée, et le rassemblement a pris de l’ampleur au fil des heures. Entre 300 et 400 personnes se sont rassemblées. Une démonstration de force pour manifester son soutien à Pierre et Benoît. Et un cri de colère poussé au nom d’une inspection du travail qui se réduit comme peau de chagrin, alourdissant de fait les missions des agents de contrôle sur le terrain. « L’affaire n’est que l’image publique du combat mené depuis années. On n’est que 1700 inspecteurs et inspectrices du travail sur tout le pays », pointe Joshua. Bien peu au regard des plus de 27 millions de personnes qui occupaient un emploi salarié en France, selon des chiffres de 2024. 

Plus de moyens

C’est aussi l’occasion d’appuyer les revendications nationales. Dans une tribune parue dans Mediapart, intitulée « Qui veut la peau de l’inspection du travail ? », une liste de signataires, parmi lesquels Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, Caroline Chevé, son homologue à la FSU, ou encore Julie Ferrua et Murielle Guilbert, co-déléguées générales de l’Union syndicale Solidaires, ont estimé que cette histoire était une « procédure-bâillon ». Le texte rappelle que les délégués syndicaux à l’inspection du travail réclament « des conditions de travail dignes au ministère du Travail », qu’il leur est reproché « de refuser de participer à des contrôles concernant la lutte contre le narcotrafic ». « Ces inspecteurs dénoncent l’impossibilité de mener à bien leur mission essentielle : la protection des travailleur·euses », est-il encore écrit.

Comment faire alors pour en revenir au cœur du métier ? Pour Joshua Maissin, il faut plus de travailleurs, « plus de personnes ressources et moins d’échelons hiérarchiques ». Depuis 2014, un nouveau poste a été créé, responsable unité de contrôle. « Un moyen d’enlever des inspecteurs, sans les remplacer », caractérise le représentant Sud-TAS 38, qui regrette : « On a perdu du monde sur le terrain. »  

Un épilogue encore en suspens

Fin de journée. Cécile Clamme sort des bureaux, la mine sombre : l’administration a demandé une mutation disciplinaire pour Pierre. Une décision « extrêmement grave », pour la syndicaliste. « L’administration est restée sur des positions très administratives, malgré nos arguments », souffle-t-elle. « Ce sont des représailles, clairement. Tout ça parce que notre collègue est intransigeant sur son travail et ses conditions de travail ! »

Si Pierre était effectivement muté, « cela serait un signal terrible, on nous savonnerait la planche », alerte-t-elle. Avant d’assurer : « On envisage de faire durer la lutte pour mettre la pression en attendant, et le cas échéant d’attaquer la décision au tribunal administratif. » Benoît hérite, lui, d’une demande de blâme. Reste, maintenant, au ministre Jean-Pierre Farandou, seul décisionnaire final dans ces deux dossiers, à prendre ses responsabilités. Celui de suivre l’administration, coûte que coûte, ou faire le choix de l’apaisement.

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