Val-de-Marne : suicides, humiliations, surcharge de travail… 4 syndicats déposent plainte contre le président du Département

Une plainte composée de 60 pages et 6000 pièces a été déposée contre Olivier Capitanio, président du conseil départemental du Val-de-Marne, et ses adjoints par quatre syndicats de la collectivité. Ils dénoncent la mise en danger de la vie des agents provoquée par la politique d’austérité brutale de leur exécutif, qui a supprimé presque 500 postes en deux ans.

Par Elsa Sabado
Par Elsa Sabado
Publié le 13 octobre 2026
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« Les agents sont en souffrance, car leur activité augmente avec moins de moyens. Pour les usagers, ce sont des services de proximité en moins : par exemple, cinq crèches départementales ont fermé, supprimant au passage cent berceaux pour les familles du Val-de-Marne », déplore l'opposition. (Photo d'illustration) Crédit : Creative Commons

« Une première en France », s’enorgueillit Philippe Maingault, représentant de la section Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (Ugict) du conseil départemental du Val-de-Marne. La CGT conseil départemental 94, l’Ugict-CGT, la FSU territoriale 94 et la CFDT Interco du Val-de-Marne ont déposé plainte, le 22 septembre, pour harcèlement moral institutionnel contre Olivier Capitanio, le président de son exécutif, et ses directeurs généraux.

En parallèle, les syndicalistes ont avisé le procureur, en vertu de l’article 40, d’homicides involontaires et de mises en danger de la vie d’autrui. Trois agents se sont en effet suicidés sur leur lieu de travail depuis le début de l’année, et un agent est décédé après un malaise sur son lieu de travail.

« À ce stade, le Département n’a pas connaissance du contenu précis de cette plainte. En l’absence d’éléments circonstanciés, il ne peut commenter une procédure dont il ignore les termes exacts […]. L’institution réaffirme toutefois sa totale sérénité », a répondu, dans un communiqué de presse, le président du Département, avant de poursuivre : « Le Département tient à exprimer sa profonde émotion face aux drames humains survenus ces derniers mois. Pour autant, il tient à préciser que les instructions diligentées […] ont conclu à l’absence de lien avec l’environnement professionnel. »

« Le non-remplacement est devenu un principe »

Cette plainte se fait l’écho de la politique de casse violente menée par l’exécutif de droite, arrivé aux responsabilités en 2021, dans ce département tenu depuis 1976 par le Parti communiste. Entre le 1er janvier 2024 et le 1er janvier 2026, 474 postes ont été supprimés, pour retrouver une « trajectoire de redressement des finances départementales ». Le Département s’était endetté jusqu’en 2023, où les taux étaient bas, pour investir. Il a pris de plein fouet la baisse des « droits de mutation à titre onéreux » du fait de la crise du logement, et a opté, pour y répondre, pour une baisse massive de la masse salariale.

Depuis mai 2024, les services ne peuvent plus recruter au-delà de 80 % de leur effectif, et la collectivité a annoncé sa volonté de geler la valeur de la masse salariale pour 2027. Ces suppressions d’emplois s’inscrivent dans un mouvement de réorganisations tous azimuts : « Il y en a eu 25 en 2025, et déjà 26 cette année », compte Coline Barrois, représentante CGT du personnel à l’équivalent du CHSCT de la collectivité.

« Il manque des éducateurs dans tous les espaces sociaux départementaux. On gère 30, 35 situations chacun, contre 25 avant le changement de majorité. Certaine informations préoccupantes ne sont même pas évaluées. On intervient moins dans les familles, et les situations se dégradent », témoigne Yaelle, responsable enfance dans une ville du département. Stéphanie travaillait quant à elle dans le service d’instruction des aides pour les personnes handicapées. « Au début, on devait seulement freiner la hausse des dépenses. Fin 2024, on nous demandait si garder les contractuels en fin de contrat était indispensable. Le non-remplacement est devenu un principe. Puis, même sur les postes pérennes, on ne recrutait plus systématiquement. La charge de travail a augmenté pour tout le monde, comme la pression, à tous les étages hiérarchiques », détaille-t-elle.

L’humiliation hissée au rang de méthode de travail

Les agents doivent faire face au mécontentement des usagers : des personnes handicapées, des aidants, des parents d’enfants en situation de handicap qui se retrouvent sans aides, et doivent parfois emprunter sur leurs deniers pour payer les aides à domicile ou abandonner leur travail. « On a aussi reçu la visite des salariés des prestataires d’aides à domicile qui n’étaient plus payés, et que leur employeur renvoyait vers le Département qui ne les finançait plus. Il n’y a pas eu de violences physiques, mais des entretiens virulents, des gens menaçants, ça oui », explique Stéphanie, qui dit avoir développé un diabète lié à son stress au travail, et qui a depuis changé de service.

Elle confie avoir perdu « toute confiance en elle » à force d’être dénigrée par la hiérarchie devant ses collègues. Car l’humiliation publique des agents semble avoir été hissée au rang de méthode de travail. Elle est instaurée par une nouvelle strate de « directeurs délégués », qui, recrutés en dehors de la fonction publique, se voient reprocher d’humilier ou de laisser humilier les agents en public. « On pouvait entendre, dans des réunions de 40 personnes, un directeur répondre à un agent en lui disant “Vous avez un cerveau, il faut vous en servir”, sans être recadré par le directeur général des services », relate Philippe Maingault. La plainte évoque d’autres phrases telles que : « Pour ceux qui chouinent, vous pouvez prendre la porte » ou « Il faut qu’il prenne son cachet », « Celle-là, faut qu’elle prenne ses gouttes », « Tu sors, on va faire sans toi »…

Surdité totale de l’exécutif face aux alertes

En 2025, les syndicats ont mené une enquête à laquelle 779 agents ont répondu. Pas moins de 75 % d’entre eux estimaient que leur santé était dégradée par le travail. Les représentants des agents dénoncent l’absence d’évaluation des risques psychosociaux en amont de ces bouleversements organisationnels, l’indigence du service de santé au travail, l’inexistence du document unique d’évaluation des risques, pourtant obligatoire depuis 2001.

Et surtout, la surdité totale de l’exécutif à leurs nombreuses alertes : dépôt de « dangers imminents », pétitions, lettres aux usagers, prises de parole dans les instances, assemblées générales, mouvements de grève… «  La seule réponse qu’on obtient de Capitanio, c’est qu’il continuera les réorganisations et les suppressions de postes », déplore Coline Barrois. « Cette plainte, c’est un peu notre arme ultime. On considère qu’il faut qu’on utilise toute la panoplie qui peut exister », estime Philippe Mingault. Une semaine après ce dépôt de plainte, la veille de la mobilisation de la fonction publique, 350 personnes étaient réunies en assemblée générale.

La plainte des syndicats est – logiquement – soutenue par l’opposition départementale. « Les agents sont en souffrance, car leur activité augmente avec moins de moyens. Pour les usagers, ce sont des services de proximité en moins : par exemple, l’espace départemental du canton Gentilly-Kremlin-Bicêtre a fermé. Tout comme cinq crèches départementales, supprimant au passage cent berceaux pour les familles du Val-de-Marne », déplore Fatiha Aggoune, présidente du groupe PCF. L’élue tacle les justifications données par le président : « Olivier Capitanio adhère totalement à cette logique de baisse de la dépense publique, que sa famille politique veut accentuer au niveau national. »

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