À Paris, agents d’État et de la territoriale ont constitué le gros du cortège principal ralliant la place de la République à Nation, rejoint à Bastille par quelque 8000 pompiers, de source policière. À quelques mois de l’échéance présidentielle, les syndicats se disent prêts à faire monter la pression, alors que le pouvoir de vivre dignement est affecté par la baisse des salaires réels et l’inflation. Raison d’être de cette mobilisation du 29 septembre qui cherchait à rassembler la fonction publique sous tous ses versants, et au-delà. NVO.fr est allé à la rencontre de ces manifestants. Cinq d’entre eux nous ont dit leur expérience : cinq visages comme cinq témoins du sort de nos services publics et des espoirs dont ils font l’objet.
Mathilde Leglise, assistante sociale au centre d’action sociale de la ville de Paris

« Avec le gel du point d’indice, la situation financière se complique, même pour moi qui suis fonctionnaire territoriale de catégorie A. Je gagne 3300 euros nets dont 2700 euros de traitement de base. La prime Ségur pour laquelle nous nous sommes battus (241,22 euros bruts) nous a apporté une bouffée d’oxygène, mais nous souhaitons une revalorisation du point d’indice, de 4,92 euros bruts à 6,56 euros. Au quotidien, nous accompagnons tout public, une grosse partie de nos missions sont liées à la protection de l’enfance, au surendettement. Nous suivons environ 90 bénéficiaires, nous aimerions ramener ce taux à 60. Entre les mi-temps thérapeutiques, les burn-out qui se multiplient, les postes vacants (environ 17%), on travaille en sous-effectifs, avec des conséquences sur le suivi, d’autant que les dispositifs sociaux, sanitaires et médicaux sont embouteillés. Nos conditions de travail se dégradent, y compris sur des aspects a priori anodins. Les logiciels sont obsolètes ; un jour sur deux, on a des problèmes de connexion alors que l’administration numérise de plus en plus les démarches. On fait dix-quinze minutes de marche pour trouver une imprimante en état de fonctionnement alors que les personnes doivent nous remettre de plus en plus de justificatifs. On voudrait favoriser le non-recours aux droits, on ne s’y prendrait pas autrement ».
Didier Marien, appareilleur à la mairie d’Orsay (Essonne)

« Le gouvernement a élargi les compétences des collectivités territoriales sans que les moyens ne suivent. Par exemple, la dotation globale de fonctionnement de la ville d’Orsay est en baisse de 40% en 2026 par rapport à l’année dernière, l’enveloppe était de 3 millions en 2010. J’ai commencé à travailler dans la fonction publique il y a 20 ans, je reste en catégorie C alors que je suis agent de maîtrise. Pour évoluer, je devrais passer un concours, mais sans certitude que la collectivité reconnaisse ensuite mes compétences. Selon l’Insee, entre 2000 et 2026, les prix ont augmenté de 53%, le point d’indice de 13% sur la même période. Notre pouvoir d’achat s’est effondré et dans le même temps, nos droits sociaux sont rabotés. Par exemple, les congés pour enfants malades sont passés de 12 à 5 jours. Dans le cadre de la présidentielle, chacun y va de sa surenchère, avec des annonces de suppression de postes de fonctionnaires plus détonnantes les unes que les autres. Mais détruire l’emploi public au bénéfice du privé n’a jamais fait la preuve, ni d’une meilleure efficacité ni d’un moindre coût ».
Margot Rocher, lissière à la Manufacture des Gobelins

« Le schéma d’emploi proposé par Bercy prévoit un gel des recrutements. Mon atelier compte une vingtaine de lissières, on pourrait facilement être trente si des postes étaient ouverts au concours. Dans un autre atelier, c’est 50 postes qui vont disparaître, les départs ne sont pas remplacés, le but étant de diminuer le nombre de fonctionnaires. Les quelques recrutements qui s’opèrent sont des contrats précaires sur une année. Cette gestion se traduit par des conditions de travail dégradées mais surtout, par des savoir-faire qui se perdent. Nous confectionnons des tapisseries à la verticale, nous réinterprétons les œuvres d’artistes pour que nos réalisations servent ensuite d’ameublement dans les hauts lieux d’État. Aujourd’hui, je viens de passer le concours de technicienne en catégorie B, mais j’ignore quelles sont nos perspectives professionnelles ».
Nathan Gaudelet, fonctionnaire au ministère de la Transition écologique

« Près de 900 000 agents de la fonction publique vivent avec un traitement de base inférieur au smic. La vie est chère pour tout le monde mais particulièrement en région parisienne où les loyers plombent les budgets. Je n’attends rien du gouvernement avant la présidentielle, si ce n’est qu’on peut les bloquer en se mobilisant dans la rue et en se projetant dans l’après, sachant que la présidentielle n’est pas tout. Avant, il y a l’échéance des élections professionnelles dans la fonction publique en décembre. Les agents semblent avoir bien identifié les enjeux car il y a du répondant lorsque nous allons à leur rencontre ».
Cécile Rouibah, éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse

« Nous sommes censés suivre des enfants âgés de 13 à 21 ans pour tout acte de délinquance, afin de leur faire prendre conscience de leur geste et de lutter contre la récidive. Depuis la mise en place du nouveau code de la justice pénale des mineurs en septembre 2021, nous avons plus de tâches administratives à réaliser et moins de temps à consacrer à l’éducatif. Les conditions de travail se sont dégradées avec une concentration des services. Notre rôle est pourtant essentiel pour accompagner des enfants qui en ont besoin et qui souffrent de plus en plus de troubles de la santé mentale ».