Licenciements en cascade, harcèlement, PSE déguisé… Chez Geodis, un climat toujours aussi délétère

À Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine, des dizaines de salariés de l'entreprise de logistique ont été licenciés ou convoqués à des entretiens disciplinaires. Pour la très active CGT locale, cette nouvelle vague de procédures s’inscrit dans un contexte de pression accrue sur les salariés, alors qu’une partie de l’activité doit être transférée vers une nouvelle plate-forme en 2027.

Par Pablo Patarin
Par Pablo Patarin
Publié le 30 septembre 2026
FRANCE-GENNEVILLEIRS - STRIKE AT GEODIS
À l'hiver 2022, les salariés de Geodis s'étaient mis massivement en grève. Leur slogan, « Pour ne pas crever », avait largement dépassé les portes de l’entrepôt. Crédit : Hermann Click / Hans Lucas via AFP

Depuis cette semaine, Lakhdar, Issa et Ibrahima ne travaillent plus chez Geodis Calberson. Tous trois ont été licenciés de la plate-forme logistique située à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Trois autres salariés, Binh, Djibril et Hassan, sont convoqués à des entretiens disciplinaires pouvant déboucher sur un licenciement. Une situation qui intervient après plusieurs mois de procédures disciplinaires et de tensions croissantes entre la direction et le personnel, qui auraient donné lieu au licenciement de près d’une vingtaine de travailleurs.

Dans son communiqué du 25 septembre, la CGT dénonce une multiplication des sanctions, une pression accrue et une surveillance croissante de l’activité. Le syndicat estime que nombre des salariés concernés avaient participé à des mouvements sociaux ou à des actions collectives.

« Depuis qu’on a changé de responsable des ressources humaines en début d’année, les méthodes ont évolué », explique Laurent. Pour le délégué CGT de Geodis, les motifs invoqués dans les procédures actuelles sont particulièrement contestables. « La direction reproche certaines choses aux salariés, dont elle n’aurait jamais pu avoir connaissance sans l’utilisation des caméras de surveillance », estime Laurent, qui dénonce un « flicage permanent » sur la plate-forme.

Hassan, lui aussi délégué syndical CGT, doit être convoqué ce jeudi 1er octobre. « Ce n’est pas la première fois qu’ils me convoquent. En 2018, ils avaient déjà demandé mon licenciement, l’inspecteur avait refusé. J’ai été devant le ministère, le tribunal administratif, et j’ai tout gagné. Maintenant, ils cherchent la petite bête pour m’intimider. » Selon lui, la pression pèse sur tous les salariés : « Il y a du harcèlement au travail de la part de la direction et de la RH. Les gens sont stressés. »

Un site où la grève a souvent payé

À Gennevilliers, la contestation n’est pas une nouveauté. Depuis plus de dix ans, les salariés de cette plate-forme logistique, pivot de toute l’activité nationale du colis express et filiale de la SNCF, refusent de subir en silence. Ils ont régulièrement recours à la grève pour défendre leurs salaires et leurs conditions de travail. Car chez Geodis, le quotidien est abrupt, le recours aux intérimaires et travailleurs précaires habituel et les accidents sont légion. En 2015, déjà, une grève de cinq semaines s’était soldée par cinq procédures de licenciement visant des manutentionnaires, dont un représentant du personnel CGT. Fin 2018, le site avait de nouveau connu plusieurs semaines de mobilisations et de débrayages. La mobilisation avait réuni jusqu’à 95 % de l’effectif pour porter des revendications sur les salaires, les conditions de travail, les recrutements en CDI ou encore la sécurité.

Trois ans plus tard, en 2022, les manutentionnaires se mettaient massivement en grève. Leur slogan, « Pour ne pas crever », avait largement dépassé les portes de l’entrepôt. Interrogé sur ce conflit lors d’une interview télévisée sur France 2, Emmanuel Macron avait directement affirmé que les hausses de salaire devaient se négocier via le dialogue social interne, renvoyant la responsabilité à la direction de Geodis. Après plus d’un mois de conflit, la CGT obtenait notamment 150 euros brut d’augmentation mensuelle.

En février-mars 2025, le scénario se répétait avec une grève reconductible de trois semaines. Les salariés avaient alors arraché de nouvelles avancées, recevant le soutien des Soulèvements de la terre – en lutte contre le projet de méga-entrepôt Greendock – dans un moment de convergence inédit. « Chez Geodis, il n’y a que quand on fait grève qu’on obtient quelque chose », explique Laurent. Depuis, le rapport de force n’est jamais retombé, mais la situation a changé. Sept débrayages massifs ont encore été organisés entre décembre 2025 et février 2026. La succession de mobilisations aurait amené la direction à organiser sa riposte, avec l’arrivée d’une nouvelle directrice des ressources humaines, et « le début d’une répression managériale plus forte ».

Quel avenir pour Gennevilliers ?

La nouvelle séquence sociale intervient surtout alors que Geodis prépare une importante évolution de son implantation francilienne. Une nouvelle plate-forme logistique est actuellement en construction à Champagne-sur-Oise, dans le Val-d’Oise. Le site doit être livré au premier trimestre 2027. Pour les salariés de Gennevilliers, la question est évidemment celle de l’avenir de leur propre site. « Ils vont complètement délocaliser notre activité. Notre plate-forme va évoluer vers une activité de messagerie, qui nécessite moins de personnel. Et c’est aussi un moyen pour eux d’affaiblir notre pouvoir de nuisance », estime Laurent. Un constat partagé par Hassan : « Ils essayent par tous les moyens de faire baisser la masse salariale. Et ils anticipent aussi les élections syndicales de 2028. »

De quoi évoquer l’hypothèse d’un « plan social dissimulé ». « Il y a des anciens concernés, mais aussi beaucoup de gens qui ont moins de cinq ans chez Geodis, ce qui leur coûtera peu », avance Laurent, qui estime que la direction cherche à fragiliser le collectif. La pression ne concernerait d’ailleurs pas uniquement les ouvriers. Un cadre, responsable des infrastructures, aurait lui aussi été mis à pied à titre conservatoire, après avoir dénoncé des dysfonctionnements sur la plate-forme. Derrière les dossiers individuels, c’est donc le maintien d’un collectif et de l’outil de travail que les salariés disent vouloir défendre.

Selon Laurent, les salariés de Gennevilliers sont désormais parmi les seuls du groupe à continuer à porter publiquement ces revendications. Face aux licenciements et aux divers bouleversements, la CGT entend ne pas laisser s’installer la peur. Ce 29 septembre, à l’occasion de la journée de mobilisation nationale pour les salaires, les conditions de travail et les services publics, les salariés de Geodis se sont mis en grève avant de participer à la manifestation collective. Hassan assure que la mobilisation ne compte pas s’arrêter là : « Ils vont encore taper. Mais maintenant, les salariés vont riposter. On prépare tout ça. Tout le monde en a ras-le-bol. Mais ils n’auront pas nos peaux. »

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