« Pas moins de 3 500 salariés vont être mis au chômage partiel durant sept jours à l’usine de Sochaux, dans le Doubs. Cela représente une perte de salaire et de pouvoir d’achat. On nous explique que c’est à cause d’un problème de batteries fabriquées par Automotive Cells Company (ACC), à Douvrin, dans le Pas-de-Calais. Il y avait pourtant d’autres possibilités, qui nous auraient évité cette situation », s’insurge Jérôme Boussard, secrétaire général du syndicat CGT de Stellantis Sochaux.
Les salariés sochaliens seront donc mis au chômage partiel du 23 au 30 octobre 2026. Sur le site de Rennes-La Janais, en Ille-et-Vilaine, l’activité sera interrompue du 22 au 30 octobre, tandis que celui de Mulhouse, dans le Haut-Rhin, connaîtra un arrêt du 15 au 30 octobre et celui de Poissy, dans les Yvelines, du 19 au 23 octobre. Au total, plus de 8000 salariés sont concernés par cette mesure. Stellantis invoque des raisons différentes selon les sites : manque de batteries pour les versions électriques à grande autonomie à Sochaux et à Rennes ; fin de cycle de certains modèles à Mulhouse ; ajustement des stocks à Poissy.
Une trop forte demande en batteries
À Sochaux comme à Rennes, un paradoxe est particulièrement visible : boostée par la hausse du prix du carburant, la demande pour les versions électriques Long Range est présentée par Stellantis comme soutenue, notamment parmi les clients professionnels, mais le groupe affirme ne pas disposer de suffisamment de batteries pour y répondre. Le problème viendrait de son fournisseur, la Gigafactory de Douvrin, dans le Pas-de-Calais. Celle-ci, précédemment Française de mécanique, a connu ces dernières années une reconversion très médiatisée – le président de la République Emmanuel Macron y avait même fait le déplacement – de sa production de pièces pour véhicules thermiques aux batteries pour véhicules électriques.
Devenue Automotive Cells Company (AcC), la coentreprise de Stellantis, Mercedes-Benz et Saft était donnée en exemple de la reconversion de la filière automobile française. Sauf que la mutation du thermique vers l’électrique génère une très importante attrition des emplois industriels, sans oublier que l’indépendance de la filière est toute relative dès l’instant où l’usine ACC doit faire appel à l’expertise et à la technologie du groupe chinois EVE Energy pour surmonter ses difficultés de montée en cadence. Interrogée par l’Usine nouvelle, la direction d’ACC assure toutefois qu’elle va respecter ses engagements de livraison et poursuivre sa montée en cadence.
Des cadences infernales au chômage partiel
À Poissy et Mulhouse, la situation se présente différemment. Mulhouse n’est pas concerné par le manque de batteries, mais doit gérer une fin de cycle des véhicules qu’elle y produit actuellement. Le groupe annonce d’ailleurs plus d’un milliard d’euros d’investissements et un réaménagement de l’usine pour l’arrivée de nouveaux modèles prévus à partir de 2029. Par contre, à Poissy, Stellantis a annoncé l’arrêt de la production automobile en 2028. Le site se réorienterait vers les pièces, le recyclage et la préparation des véhicules.
Dans une filière automobile en pleine mutation, confrontée à une concurrence chinoise accrue et à l’hécatombe qui frappe les équipementiers européens, ces périodes de chômage partiel nourrissent de vives inquiétudes quant à l’avenir industriel des sites. Pour Jérôme Boussard, « les difficultés ne justifient pas de faire payer les salariés. On produit une voiture à la minute aujourd’hui, ce sont des cadences infernales. Stellantis aurait pu ralentir pour passer le creux et lisser la production, de sorte qu’au lieu d’avoir du chômage partiel, nous aurions pu continuer à produire sans perte de pouvoir d’achat. »
Cette situation fait par ailleurs naître un autre paradoxe : si, pour la plupart des salariés, le chômage partiel est avant tout vécu comme une perte de pouvoir d’achat, ceux qui vivent le plus loin de l’usine y voient parfois un soulagement, au vu du coût du carburant. « Si la fiche de paie est amputée de 100 euros et qu’on ne travaille pas, alors qu’on doit payer 100 euros d’essence pour venir travailler… », remarque Jérôme. Le syndicaliste dénonce aussi le fait que Stellantis pourrait encore bénéficier d’aides publiques pour financer ce chômage partiel… alors que cette décision est son choix propre.
Une journée de mobilisation le 5 novembre
Le Mondial de l’automobile, qui se tiendra à Paris du 12 au 18 octobre, donnera une visibilité particulière à la crise de la filière automobile européenne. Alors que constructeurs et pouvoirs publics présenteront les véhicules du futur, tout aussi remarquables par leur technologie qu’inadaptés au pouvoir d’achat en berne des Français, les salariés, eux, sont confrontés aux arrêts de production, aux suppressions d’emplois et aux incertitudes quant à l’avenir de plusieurs sites.
Pour la CGT, l’enjeu dépasse donc les seules mesures de chômage partiel. D’autres choix stratégiques sont possibles, y compris chez Stellantis, où la CGT réclame la mise en production d’un petit véhicule électrique populaire. La Fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM-CGT) organise une journée de mobilisation dans l’industrie le 5 novembre, avec des appels à la grève et des rassemblements dans plusieurs grandes villes. Elle entend porter à cette occasion des propositions pour préserver les emplois, les capacités de production et construire une véritable politique industrielle en France et en Europe.