Congrès du RN : à Orléans, CGT et lycéens unis contre la « résistible ascension » de l'extrême droite

Entre l'attentat raciste et meurtrier commis la veille et le mouvement puissant impulsé par les lycéens, la manifestation contre le congrès du RN, le 24 octobre à Orléans, a pris une place charnière dans le moment politique en cours. Celle d'un important jalon articulant la lutte sociale et le combat contre l'extrême droite.

Par Elsa Sabado
Par Elsa Sabado
Publié le 26 octobre 2026
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Jeunes mobilisés à Orléans le 24 octobre 2026. Crédit : Elsa Sabado

26 000 personnes ont défilé dans les rues d’une Orléans bruineuse, ce matin du samedi 24 octobre, pour marquer leur opposition au congrès du RN, qui avait lieu ce même week-end dans celle ville emblématique de l’équipée de Jeanne d’Arc, figure historique que le parti lepéniste essaie de rapter depuis toujours. Un franc succès, au regard notamment de la contre-manifestation précédente, à Perpignan, en 2021, qui avait rassemblé tout au plus 3000 personnes.

Une réussite qui s’explique tout à la fois par la menace grandissante d’une victoire de l’extrême droite à la prochaine présidentielle et par la force donnée aux progressistes par le mouvement lycéen, qui ne cesse de s’élargir depuis début octobre. Jusqu’ici, derrière les revendications de palliatifs à la pénurie de profs, de remise en cause de Parcoursup, l’opposition à l’extrême droite du mouvement de la jeunesse constituait surtout un arrière-fond, presque un bruit. Elle était aussi diffuse bien qu’essentielle dans les cortèges qui depuis fin septembre dénoncent la vie chère. Ce week-end a été l’occasion de mettre ce combat unitaire au premier plan. L’attentat raciste commis la veille, dans les Yvelines, a fini de donner à la manifestation son sens et sa gravité.

Le drame raciste dans toutes les têtes 

« Tout le monde a le drame du meurtre raciste en tête », souligne ce matin-là Pascal Sudre, secrétaire départemental de la CGT Loiret, organisation pilier du collectif « Loiret antifasciste » à l’origine de la manifestation. Le 23 octobre, à Trappes et la Verrière, un homme a tiré à l’arme automatique sur les passants identifiés par lui comme « non-blancs », tuant un homme et faisant au moins cinq blessés. Le terroriste a d’ailleurs déclaré très explicitement aux policiers au cours de sa garde à vue – plus tard suspendue pour une observation psychiatrique – avoir voulu s’en prendre « aux noirs et aux arabes ».

Aussi Ali Rabeh, maire « Génération.s » de la commune, est-il le premier à prendre la parole, sur la scène du village anti-fasciste qui se tenait dans le Campo Santo, un cloître en contrebas de la cathédrale d’Orléans. « Les discours de haine tuent, et hier, un homme est mort du fait des discours de l’extrême droite et de la stigmatisation de la population de Trappes », lâche l’élu. 

Le maire incrimine tant les « discours rabâchés à longueur d’antenne » sur les médias de Bolloré que les sorties des politiques de droite et d’extrême droite à l’endroit des musulmans. « Notre civilisation peut mourir parce que la submersion migratoire aura changé nos coeurs, nous coutumes, notre mode de vie, notre culture », avait par exemple dit Jordan Bardella au printemps 2024, lors du dernier meeting du RN avant la tenue du scrutin des européennes. « Il ne faut pas avoir peur d’être traité d’islamophobe », assurait Marine Le Pen en octobre 2020. « Ils ont préparé le chemin, par leurs discours, à ce qui est arrivé hier à Trappes », pointe Ali Rabeh.  D’où sa présence, à la tribune ce jour, pour ne pas « laisser la parole raciste se déployer à Orléans sans que ne s’y oppose une résistance citoyenne à la hauteur de l’enjeu ». 

Derrière Marine Le Pen, Donald Trump et l’internationale réactionnaire 

La minute de silence à laquelle il appelle alors permet aux manifestants de se recueillir, et de méditer sur la nécessité de leur présence ce matin-là : la dimension mortifère des idées d’extrême droite. « Ce n’est pas la première fois qu’il y a des meurtres racistes ou antisémites en France, et cela n’arrive pas de manière isolée. Cela arrive parce que les discours racistes sont de plus en plus banalisés. Il y a cinq jours, quelqu’un disait que les dégradations du 17 octobre étaient dus au fait qu’il y avait trop d’immigrés en France, ce quelqu’un, c’était Donald Trump », tance Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. 

Elle livre à NVO.fr, à quelques minutes de son intervention sur la scène, les raisons pour lesquelles elle tenait à participer à cette mobilisation à Orléans. « La progression de l’extrême droite est organisée et soutenue en France par les milliardaires comme Vincent Bolloré et Pierre-Edouard Stérin au travers de leur puissance médiatique, et par une partie du capital. Au plan mondial, Trump, Poutine et Netanyahou, se coordonnent pour prendre le pouvoir dans un maximum de pays du monde. Il y a une ingérence, en France de Donald Trump, qui essaie, comme en Allemagne, en Grande Bretagne, au Brésil ou en Argentine – où il a malheureusement réussi – de faire basculer le maximum de pays à l’extrême droite. Il essaie pour cela de développer les mises en opposition, la peur, la violence, la stigmatisation », analyse-t-elle. 

Pour contrer ce péril, la syndicaliste lance un triple appel. « La première, c’est l’exigence de ne pas banaliser le RN. J’interpelle l’ensemble des partis Républicains, et le Medef : le RN soutient vos intérêts économiques, mais il porte un projet raciste et de coup d’État institutionnel. La seconde s’adresse au président Macron : « Pour battre le RN, il ne suffira pas de dire aux travailleurs de se satisfaire de leur sort, mais bien de changer leur vie ». La troisième s’adresse aux autres acteurs de la gauche : « Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat, ou qui songe à ses querelles, au coeur du commun combat », leur rappelle-t-elle, citant Aragon et son poème « La Rose et le Réséda », pour appeler à l’unité face à la menace fasciste. 

Les lycéens ou l’espoir 

« La jeunesse emmerde le Front National », concluent quant à eux les élèves des lycées orléanais Pothier et Péguy sur la scène, reprenant un slogan de 1988 chanté à la fin du morceau Porcherie, des Béruriers noir, qui se paye une nouvelle jeunesse en devenant le cri de ralliement des cortèges de la Gen Z dans toute la France.

Le discours de ces lycéens, désormais familier, porte sur leurs établissements « sales », « où l’on gèle en hiver et on étouffe en été », le manque de psychologues, d’infirmières et d’assistante sociales. « On nous met en compétition, on nous réduit à des notes, alors qu’on aurait besoin d’oreilles attentives », poursuit l’un d’eux. Les lycéens évoquent ensuite la répression à laquelle se sont heurtés ces dernières semaines : « On n’a pas le droit de vote, mais on nous réserve le même sort que les adultes, avec des gardes à vue, des flashball et des grenades ». Alors que quelques semaines plus tôt, le sentiment d’impuissance face à l’irrésistible ascension de l’extrême droite dominait, leur entrée flamboyante sur la scène sociale a réouvert un horizon et explique en grande partie l’affluence à cette manifestation du 24 octobre. 

Plus tôt cette même matinée, la petite bande de lycéens défilait en tête du cortège de la CGT, lui-même à la tête de la manifestation. « Il y a quelques semaines, on a fait une réunion à la CGT pour organiser la manifestation lycéenne. C’est là qu’on a entendu parler de la date d’aujourd’hui », nous explique l’un d’eux, se mettant un instant à l’écart de son groupe sautillant.

La rencontre des syndicalistes chevronnés et de lycéens débarquant de manière fracassante sur la scène sociale remonte à quelques semaines déjà. Dès les premiers blocages, en effet, les militants CGT sont allés devant les lycées, tentant de protéger les élèves des tirs et des charges de police. « La mobilisation lycéenne a donné un coup de fouet, s’est greffée à la construction de ce rassemblement, et a boosté le collectif », confirme Pascal Sudre. Car la réussite de l’évènement semble beaucoup devoir à l’union départementale, qui, depuis six mois, se réunit toute les semaines pour la préparer. Il faut dire qu’ils s’étaient fait la main, en 2025, en regroupant 4000 militants à Montargis contre un rassemblement de l’extrême droite européenne. 

Pendant ce temps là, 800 000 personnes manifestaient partout en France. Depuis le Campo Santo, Sophie Binet donne le cap pour les jours à venir : « Désormais, le but, c’est que la grève prenne le relais le 5 novembre prochain. Il faut organiser des AG partout, pour généraliser la grève et franchir un nouveau seuil dans la mobilisation ». 

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