Une mobilisation monstre mais violente contre la vie chère, les bas salaires et le sort fait à la jeunesse les 17-18 octobre puis une réédition des manifestations, tout aussi pléthoriques mais sans débordement majeur, le week-end suivant, le 24 octobre. Ces dernières semaines, les Italiens semblent vivre à l’heure française. Il faut dire que les deux populations vivent un contexte éprouvant, coupé par les mêmes impasses. Similitudes, spécificités : on fait le point sur le mouvement social italien en cours.
Chaos
Commençons par les trop spectaculaires points communs. Scènes de chaos dans les centres des principales villes d’Italie du nord, les samedi 17 et dimanche 18 octobre. En moins de 48 heures, des commerces, des autos, scooters, vélos, du mobilier urbain, des guichets de banque etc. ont été dévastés et pillés en marge de manifestations contre la vie chère, l’inflation, les bas salaires, l’économie de guerre et le sacrifice de la jeunesse.
Particulièrement touchées, les villes de Turin et surtout Milan, dont le centre-ville a été ravagé par des hordes de groupes de jeunes venus en découdre depuis les périphéries voisines. Les heurts, au soir du samedi 17 octobre y ont été d’une même intensité dans la violence que celle qu’on a pu observer dans plusieurs grandes villes de France, Paris, Marseille, Lyon.
Techno-révolte
Voilà pour l’écume, même très bouillonnante. Mais allons sur la profondeur d’un mouvement aux airs de lame de fond. Tout comme en France, la montée en puissance des protestations qui a atteint son premier acmé le 17 octobre s’est structurée sur les réseaux sociaux. Ces outils désormais tombés dans le domaine commun ont permis de s’organiser hors des clous des institutions officielles, syndicats, associations ou ONG. Le précédent français de 2018, avec des Gilets jaunes sans structure et sans chefs qui, avant de s’emparer des ronds points, s’étaient d’abord rencontrés, puis organisés sur les réseaux sociaux, aura largement inspiré « Italia in piazza », un réseau citoyen nébuleux, à l’origine des mobilisations italiennes du 17 octobre.
Apparu sous l’adresse d’un compte Instagram du même nom, sous le slogan « Plus d’argent pour les familles, moins pour les guerres », ce mouvement informel qui se définit comme pacifiste et apolitique a fait une irruption fulgurante, le 4 octobre, sur des réseaux sociaux (qu’on appelle « les social » en Italie) bien ciblés : Snapchat, Instagram et TikTok, à partir desquels « Italia in piazza » a massivement diffusé des contenus conçus pour capter l’attention de la jeunesse et l’appeler à une mobilisation permanente et récurrente, chaque samedi à partir du 17 octobre, sur les places des principales villes d’Italie.
Faire comme en France
Sous le mot d’ordre « Facciamo come in Francia » (faisons comme en France) et sur fond musical de trap/drill (deux sous-genres de la musique hip-hop), des vidéos mettaient en scène le mécontentement lié à l’inflation (micros-trottoirs, captures d’écrans de factures d’énergie, images de prix des carburants à la pompe, etc.) et juxtaposaient ainsi la situation sociale italienne avec les images des blocages en France, Espagne et Belgique. Repostés à l’envi, ces contenus à haute charge virale montraient à la jeunesse italienne qu’elle faisait partie intégrante d’un mouvement de révolte global et européen contre la vie chère et contre un système institutionnel ne leur laissant pas leur place.
Relayés par des boucles de discussion sur Whatsapp et Telegram, ces contenus d’incitation au graphisme très percutant ont produit un effet très puissant, et ce, en à peine deux semaines.
Cette stratégie de communication visant à fédérer la jeunesse des banlieues dans les centres-villes a parfaitement fonctionné le 17 octobre, « Italia in piazza » ayant réussi à rassembler environ 5000 manifestants à Milan. Le lendemain, dimanche 18 octobre, la contestation s’est toutefois plus nettement enlisée dans la violence, puisque des groupes de jeunes (80 % de mineurs de 11 à 17 ans et plus selon la Digos, la division de police italienne chargée en principe de l’antiterrorisme et de la lutte contre le crime organisé) venus souvent des banlieues (toujours d’après la Digos), ont continué à déferler et à saccager le centre ville milanais, contraignant « Italia in piazza » à avouer à la presse « avoir totalement perdu le contrôle de la situation». Puis, lorsque la simple contestation en ligne s’est transformée en violences bien concrètes avec bris de vitrines, pillages et voitures incendiées, à se désolidariser d’un mouvement que la présidente du Conseil italien d’extrême droite, Giorgia Meloni, est allée jusqu’à traîner dans la boue. Elle a ainsi évoqué : « Des voyous qui exploitent les manifestations pour semer le chaos, attaquer ceux qui garantissent la sécurité et prendre des villes entières en otage ».
Quand le désaveu de « Italia in piazza » donne son essor à « M1710 »
Pas de quoi décourager la jeunesse italienne qui, enhardie par sa performance du week-end, s’est illico presto reconfigurée sur les « social » sous l’appellation « M1710 », pour « Movimento 17 ottobre » qui s’organise désormais de manière très compartimentée avec des boucles Telegram dédiées à chaque grande ville et qui appelle à une mobilisation permanente, chaque samedi dans les centres villes, comme en France.
Promesse tenue, le samedi 24 octobre où le M1710 a appelé à manifester dans huit villes majeures dont Milan et Rome, avec trois cortèges dans chaque ville devant converger en un même lieu qui ne serait révélé qu’une demi-heure avant le départ des cortèges.
Des revendications protéiformes, qui s’unissent
Placées sous haute surveillance par les autorités du maintien de l’ordre, ces huit villes, tout particulièrement Milan, ont été quadrillées par un important dispositif de sécurité renforcée à base de drones et d’hélicoptères qui aura certes évité un remake des violences et pillage du 17 octobre, mais qui n’aura ni éteint les colères, ni empêché quelques débordements. Selon le quotidien italien Il Corriere della Sera, des affrontements ont éclaté entre des manifestants et la police samedi 24 au soir à Bologne où six personnes ont été transportées aux urgences.
À Rome, où les manifestants marchaient contre la guerre à l’appel d’un autre mouvement nommé « Axe anti-impérialiste », des affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre obligeant la police à utiliser des canons à eau et des gaz lacrymogènes pour disperser la foule.
Idem à Turin où les manifestants défilaient principalement contre l’augmentation des dépenses militaires et la hausse des prix du carburant. En fin de journée, des feux d’artifice ont éclaté et des bouteilles ont été jetées sur les policiers qui ont riposté à coups de gaz lacrymogènes. À Milan, les cortèges, assez nourris, ont défilé au son du Bella Ciao de la résistance italienne pendant la seconde guerre mondiale, sans heurts ni pillages.
À Rome, « La Via Maestra » à l’offensive toute contre le gouvernement
Hasard du calendrier, la date du 17 octobre français avec ses manifestations lycéennes-estudiantines-gilets-jaunesques convergentes coïncidait avec une initiative syndicale italienne d’envergure : l’inauguration en pompa magna de « La Via Maestra » (la voie royale), un programme politique de propositions de sortie de crise co-élaboré par la CGIL (premier syndicat italien) avec la société civile, dès 2023.
Ce projet de société d’avenir, présenté par Maurizio Landini (le secrétaire général de la CGIL) dont l’allocution s’est terminée par une proclamation de la grève générale à partir du 20 novembre, a rassemblé 120 000 personnes à Rome – autant qu’à Paris, donc – jusqu’à la Piazza del Popolo. Et ce, sur les mêmes thématiques revendicatives que celles portées en Italie ou en France, à savoir : pouvoir d’achat, augmentation des salaires, défense des services publics, justice fiscale et sociale, santé, éducation, autonomie énergétique, immigration….
Planifiée de longue date par la CGIL et soutenue par pas moins de 100 associations, ONG, partis politiques de la coalition « La Via Maestra », cette mobilisation centralisée à Rome a cartonné. Mais sans heurts, sans violences ni incidents majeurs, sans bavures policières, en contraste avec les scènes de guérilla urbaine observées dans les villes du nord.
Et pour cause : dans la capitale, où la CGIL avait convoqué l’ensemble de ses structures fédérales pour officialiser le lancement de la « Via Maestra » », la situation générale est restée sous le contrôle permanent du syndicat, avec des cortèges très quadrillés, très encadrés et pacifiques, dans le but précis d’éviter toute intrusion de groupes « sauvages » en son sein. Idem du côté des forces de l’ordre qui, prévenues bien en amont de cette manifestation, ont pu déployer des contrôles ciblés très stricts et éviter ainsi de potentielles dérives, contrairement à Milan où les forces de l’ordre ont été décontenancées, voire débordées par des groupes de casseurs très agiles et très mobiles.
L’exemple romain, avec un syndicat italien rodé à la culture de l’organisation maîtrisée aura-t-il inspiré le président français qui, à l’aube de l’acte II du désastreux 17 octobre acte I, avait voulu conférer à nos syndicats jusqu’ici méprisés le soudain privilège de la légitimité à manifester ? Ou de l’influence française sur les foules italiennes, à l’influence de l’exemple transalpin sur les cortèges hexagonaux…