Quel financement pour l’université publique ? Un entretien croisé entre Édouard Kaminski et Solveig Langen

Alors que le mouvement des lycéens gagne la communauté étudiante, la question des moyens dévolus à l'éducation et à l'enseignement supérieur est au cœur des préoccupations de la rentrée sociale. Face au constat partagé du sous-financement de l’université publique, Édouard Kaminski, président de l’université Paris Cité, est favorable à l’autonomie accompagnée des établissements. Tandis que Solveig Langen, secrétaire générale de la CGT Ferc Sup, plaide plutôt en faveur d’une gestion nationale renforcée. Ils débattent dans le numéro d'« Ensemble » d'octobre 2026.

Par Enzo Hanart
Par Enzo Hanart
Publié le 19 octobre 2026
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Édouard Kaminski, président de l'université Paris Cité, et Solveig Langen, secrétaire générale de la CGT Ferc Sup. Crédit : Laurent Hazgui / Divergence pour “la Vie ouvrière”

Le 15 septembre, l’enseignement supérieur et la recherche publique étaient en grève à l’appel d’une intersyndicale pour réclamer plus de moyens. Estimez-vous que l’université est sous-financée en France ?

Édouard Kaminski : Bien sûr. Même si l’on peut considérer qu’il y a de fortes hétérogénéités. Il y a, d’une part, des universités qui sont sous-financées pour des raisons historiques, souvent les universités les plus récentes dans le domaine des sciences humaines et sociales. Et, d’autre part, des universités intensives en recherche qu’on pourrait penser mieux financées, comme Paris-Saclay, qui se retrouvent également en déficit important parce que le choc inflationniste a fait exploser les dépenses liées à l’activité de recherche, telles que le fonctionnement des appareils scientifiques ou l’animalerie. Cette envolée n’est pas compensée par l’État à sa juste mesure. On peut estimer que, ces dernières années, les universités ont perdu à peu près 30 % de pouvoir d’achat, en euros constants.

Solveig Langen : Je suis d’accord sur le constat du sous-financement. Toutefois, à la Ferc CGT, on pense qu’il y a une véritable volonté politique d’assécher l’université publique, voire de la privatiser. Ce n’est pas seulement un manque de moyens, parce que les moyens existent, ce sont des choix politiques. Récemment, il y a eu la question de l’apprentissage. Le gouvernement a mis beaucoup d’argent pour subventionner ce type de contrats, mais en fait, ça profite d’abord à l’enseignement supérieur privé et aux entreprises, et finalement très peu à l’université publique.

Des assises du financement des universités se sont tenues de janvier à juin 2026. Qu’en tirez-vous comme conclusions ?

S.L. : Quand il y a eu la plénière des assises, on a choisi en intersyndicale de faire une déclaration commune et de quitter la salle dès le départ. On était certains qu’elles ne produiraient rien de consistant, qu’il n’y aurait pas d’ambition, ni de volonté politique forte, puisque dans les tous premiers rendez-vous, on nous a expliqué que l’on débattrait dans le cadre d’un contexte budgétaire contraint. L’objectif principal était d’avoir un constat partagé. Mais nous ne faisons pas le même constat que le ministère, puisque le ministre a redit que le budget avait progressé de cinq milliards d’euros ces dernières années [le budget global de l’enseignement supérieur et de la recherche en 2026 est de 31 milliards d’euros, NDLR]. On estime pourtant qu’il faudrait huit milliards pour l’enseignement en un an. Donc, cinq milliards sur plusieurs années, c’est insuffisant, d’autant que c’est en euros courants, la moitié est mangée par l’inflation.

E.K. : Je dirais que les assises sont nécessaires, mais insuffisantes. Elles ont permis d’objectiver la situation financière de l’université : le fait que Bercy se penche sur cette question, c’était quand même un plus. En matière de diagnostic et de mobilisation des réflexions, c’est utile. Elles sont toutefois insuffisantes parce que, de toute façon, si, à l’issue de ces assises, il n’y a rien dans la corbeille, on ne pourra pas répondre aux enjeux de sous-financement chronique des universités. Par exemple, on est un certain nombre d’universités à s’être saisies du programme d’investissement France 2030, qui représentait des fonds récurrents pluriannuels de transformation des universités. Ça nous a permis de construire des grandes universités de dimension internationale : Sorbonne Université, Paris Cité ou Aix-Marseille Université.

Mais si, maintenant, on arrête au milieu du gué et qu’on ne rehausse pas la subvention pour le service public pour prendre en compte la dérive inflationniste, et que, par ailleurs, on n’est pas capable de réactiver la loi pluriannuelle pour la recherche, ça ne sert à rien. Ce qui est positif, c’est le diagnostic partagé avec des acteurs qui, d’habitude, s’intéressent peu aux universités. Le risque, c’est de rester là où on en est et, pire encore, de se retourner vers les universités en disant qu’elles ont une mauvaise gestion. Ça, ce serait totalement inacceptable.

Un décret publié en mai 2026, qui s’applique à partir de cette rentrée, renforce la mise en œuvre des frais de scolarité différenciés pour les étudiants non européens. Qu’en pensez-vous ?

S.L. : Les frais différenciés piétinent la mission initiale de l’université, qui doit être ouverte à toutes et tous et émancipatrice. Et donc, gratuite. Ou, en tout cas, en quasi-gratuité, avec des frais d’inscriptions abordables. Un des arguments qui revient souvent pour les frais différenciés, c’est que les étrangers ne payent pas d’impôts en France, ce que les frais de scolarité compenseraient. Mais c’est un argument de courte vue. Parce que les étudiants dynamisent la situation économique locale, notamment dans les villes moyennes. Entre le logement, la consommation, les activités… Cela n’a pas vraiment de sens de mettre uniquement en regard les impôts payés, parce qu’un étudiant qui vient, reste plusieurs années, voire s’installe en France, c’est un énorme bénéfice pour le pays. Aujourd’hui, c’est un peu le cas inverse. Il y a un certain nombre de doctorants qui partent à l’étranger parce que les conditions de travail en tant que chercheur en France sont très mauvaises. Par ailleurs, cette loi vise les étrangers, et on peut y voir un glissement vers la « préférence nationale » aux relents xénophobes.

E.K. : Je ne reprendrai pas à mon compte ce soupçon de xénophobie. La loi est passée dans un État de droit, elle a été validée par le Conseil constitutionnel. Je pense qu’on peut considérer à ce titre qu’elle ne s’inscrit pas dans une démarche de type « xénophobe ». En revanche, je reconnais que c’est une démarche de type « populiste », puisque ça revient à essentialiser l’étudiant étranger comme une dépense, alors que former des étudiants, c’est un investissement. L’étudiant va devenir futur ingénieur, futur infirmier ou futur psychologue, et ce sont des métiers dont nous avons besoin. Et l’on sait aujourd’hui que la France a une balance démographique négative. Je trouve qu’il y a quand même un paradoxe de dire qu’on a besoin d’étudiants étrangers tout en les faisant payer plus cher à l’entrée du système. Je pense que le problème est mal posé.

Comment le poseriez-vous ?

E.K. : Je préférerais qu’on étudie la question de l’allocation universelle d’études versus le système anglo-saxon des frais d’inscription [des frais élevés compensés par des prêts ou des aides individuelles]. Au Danemark, les étudiantes et les étudiants ont une allocation d’études. Mais l’on devrait objectiver le coût que cela représente, puisque, entre Philippe Aghion [inspirateur du programme économique d’Emmanuel Macron en 2017 et lauréat du prix Nobel d’économie en 2025] et certains auteurs plus à gauche, les estimations varient de 8 à 24 milliards d’euros. 

En tant que président d’université, ce que je peux dire de façon évidente, c’est qu’un étudiant qui doit travailler pour financer ses études a beaucoup moins de chances de réussite qu’un étudiant qui est accompagné par sa famille ou qui dispose d’un logement dans lequel il est facile de travailler, par exemple. On pourrait se réinterroger sur la possibilité, pourquoi pas, de décaler un peu le départ en retraite de professions très intellectualisées qui recrutent à Bac + 5 ou Bac + 8, et faire en sorte que les cotisations sociales, ainsi économisées, soient réinvesties vers la jeunesse. Je ne dis pas que c’est la bonne solution, mais je m’attendrais à ce type de débat sur l’avenir du pays. Il faut se réapproprier ces questions-là pour sortir d’une vision purement comptable.

S.L. : J’ajoute que ces frais différenciés pour les étudiants extracommunautaires ouvrent dangereusement la porte à une augmentation généralisée pour l’ensemble des étudiants. Or, ce serait aller complètement à l’encontre du système tel qu’il 
a été pensé, et cela marquerait la fin de l’assurance d’un service public tel qu’il est conçu en France, avec une histoire spécifique, longue et très ancrée. Si l’on augmente les frais, on restreint les études supérieures aux familles les plus aisées. Alors certes, il y a des économistes qui proposent des solutions du type prêts garantis par l’État. Mais cela pose d’autres problèmes dans les pays où ça s’est fait. Le Royaume-Uni ou les États-Unis reviennent sur ces questions-là parce que ça finit par coûter plus cher à l’État que de mettre en place la gratuité des études. Ce n’est efficace pour personne et surtout pas pour le pays, parce que le niveau de diplomation baisse, ce qui impacte toute l’activité locale. Les frais différenciés sont un choix qui nous paraît vraiment mortifère.

Que pourrait-on imaginer à la place ?

E.K. : Il y a une troisième voie, qui est celle des droits d’inscription différenciés en fonction du niveau social des parents. Elle a ses défenseurs puisqu’elle permet, par exemple, à Paris Dauphine-PSL, d’avoir 30 % d’étudiants boursiers qui sont largement financés grâce aux frais d’inscription payés par le quartile le plus favorisé socialement. C’est un système qui est très redistributif. Je ne suis pas favorable à ce système-là, parce que c’est d’abord essentialiser les étudiants à leur propre famille. Or, quelque part, un étudiant peut être en rupture avec sa famille ou ne pas vouloir faire les études qu’elle souhaite qu’il suive.

Ensuite, c’est faire porter sur la responsabilité des individus quelque chose qui, de mon point de vue, doit être supporté par la solidarité nationale. Je préférerais qu’on se repose la question de la redistribution de l’impôt, plutôt que de laisser chaque université aller explorer son propre modèle économique en fonction de son bassin social de recrutement, avec, de façon évidente, les universités parisiennes qui vont être plus favorisées que des universités dans des territoires plus défavorisés.

S.L. : Et puis, ce système est pour le moment plafonné, c’est donc une redistribution imparfaite. Le bon système redistributif, c’est l’impôt, tout simplement. Et là, ça dépasse le simple secteur de l’enseignement supérieur, c’est une question publique globale en France. Dans un rapport de février 2026, l’Inspection générale des finances publiques suggère la valorisation du patrimoine immobilier comme source de recettes propres pour les universités…

E.K. : J’ai été interloqué par ce rapport, parce que je ne vois pas trop ce qu’il implique. Est-ce que dans un amphi entre 9 heures et midi, on va accueillir les étudiants, puis, entre midi et 14 heures, une manifestation d’une grande entreprise ? Ce n’est pas clair et, en plus, c’est un rapport qui semble ne raisonner qu’en termes de mètres carrés d’amphithéâtre. Or, les universités, il faut le rappeler, sont les hébergeurs de la recherche. Aujourd’hui, les laboratoires de recherche partagés, avec des organismes comme le CNRS [Centre national de la recherche scientifique] et l’Inserm [Institut national de la santé et de la recherche médicale] sont accueillis dans des locaux universitaires. On ne va pas les mettre dehors pour valoriser notre patrimoine.

En revanche, je suis tout à fait favorable à ce que, ponctuellement, sous la forme de mécénats et autres, on valorise quelques beaux bâtiments, si c’est fait éthiquement. Ça permet de mettre un peu de beurre dans les épinards. Mais cela ne constitue pas une réponse structurante au sous-financement des universités. L’intérêt peut être néanmoins de rénover un peu plus rapidement le bâtiment parce qu’on génère des ressources propres. Le bâti universitaire est souvent en mauvaise condition. Plutôt que de le considérer comme une source de profit, nous le voyons comme une source de dépenses. Nos bâtiments sont très souvent mal isolés, ça nous coûte très cher à chauffer en hiver, et c’est difficile d’y travailler en été, parce que, en général, il n’y a pas la climatisation.

S.L. : En effet, selon la Cour des comptes, plus de la moitié des bâtiments dans l’enseignement supérieur et la recherche sont en dessous des normes actuelles pour les constructions accueillant du public, c’est un patrimoine globalement en mauvais état. En outre, c’est d’abord le patrimoine de l’État. Or, ce dernier se défausse en quelque sorte de ses obligations sur les universités, comme si elles avaient des ressources propres très importantes. En fait, elles sont relativement limitées. Évidemment, ça dépend aussi des établissements. Je regardais, par exemple, le dernier document budgétaire de l’établissement où je travaille, Sorbonne Université. La valorisation était de l’ordre de 500 000 euros pour l’année. On peut penser que c’est beaucoup. Mais, dans le même temps, les travaux, c’est 50 millions sur la même période. Il y a aussi la question de louer des locaux. Là encore, je ne vois pas bien comment. On manque beaucoup d’espace, parce qu’il y a eu 25 % d’étudiants en plus en vingt ans, et pas une seule université n’a été construite depuis.

Pensez-vous que les universités gagneraient à être plus autonomes ?

E.K. : Je suis pour l’autonomie, et la dévolution qui permet aux universités de gérer leur patrimoine immobilier. Quand vous êtes locataire et que vous avez un propriétaire qui s’occupe, comme l’État, de millions de mètres carrés, vous êtes une ligne sur un tableau Excel. Quand ce sont vos locaux, vous pouvez mieux les gérer. Mais il y a une condition sine qua non : les locaux doivent nous être dévolus une fois remis en état. L’autonomie n’a de sens que si elle est accompagnée financièrement, avec un plan d’investissement et une stratégie de long terme.

S.L. : À la Ferc, nous sommes opposés au principe même de l’autonomie. On craint de voir s’enraciner un système à deux vitesses, qui existe déjà en partie. Prenez par exemple Sorbonne Université, un établissement au cœur de Paris, qui a beaucoup de bâtiments, d’appels à projets importants et qui se porte bien économiquement. Et, d’autre part, Le Mans Université, plus petite, avec forcément moins de moyens et sans accès aux budgets pluriannuels que représentent les appels à projets. L’autonomie risque de creuser davantage le fossé entre les universités dites « d’élite » et les plus petits établissements. Il faudrait plutôt une vraie gestion nationale.

Les appels à projets européens peuvent-ils être une source structurante de financement ?

S.L. : Non. Nous ne sommes pas opposés aux appels à projets, mais le problème, c’est que cela devient une source trop importante de financement, ils finissent presque par payer le papier pour les imprimantes au quotidien, ça n’a pas de sens. Beaucoup de chercheurs nous disent : « Je passe 80 % de mon temps à faire des dossiers, et pas de la recherche. » C’est un gâchis d’argent public, à travers le salaire du chercheur fonctionnaire. Et les projets européens ne sont pas toujours adaptés au système français. Par exemple, ils ne prennent pas forcément en compte le statut de fonctionnaire, qui n’existe pas dans d’autres pays, et ne prévoient dans leur budget que des contrats courts.

E.K. : Je pense qu’il conviendrait de diminuer le poids des appels à projets nationaux, pour permettre aux chercheurs et aux enseignants-chercheurs de se concentrer sur les appels européens. Dans le même temps, il faut essayer de sortir de cette logique purement individuelle à l’échelle de l’Europe, les universités allemandes portent ce sujet-là. Il faut financer des clusters [groupes] d’excellence à l’échelle européenne, où des universités françaises, néerlandaises, espagnoles, allemandes se mettraient ensemble pour porter des recherches pluriannuelles sur des thématiques importantes, par exemple les maladies rares ou le développement de nanomatériaux pour l’énergie. Ce serait intéressant parce que ça remettrait du collectif dans ces appels européens.

Et les partenariats public-privé, comme Thalès, par exemple, qui en a noué avec plusieurs universités françaises, peuvent-ils combler les carences du financement ?

E.K. : On a conscience que l’État français, tout seul, n’est pas capable, aujourd’hui, de pleinement valoriser ce qui est fait dans nos laboratoires. On a besoin du secteur privé. La recherche partenariale, c’est une façon de mieux se connaître, de créer du lien et d’être mieux accompagné. Mais il faut garder un équilibre entre recherche fondamentale et recherche appliquée. Je pense que les entreprises sont assez raisonnables pour voir tout l’intérêt d’accompagner la recherche fondamentale, plutôt que de basculer dans un monde où il n’y a plus que de la recherche appliquée. Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique.

S.L. : Nous sommes beaucoup plus méfiants sur cette question-là. Il y a quand même un très fort risque d’avoir une recherche qui soit « orientée ». Si l’entreprise met de l’argent, c’est pour avoir un résultat à la fin. La question n’est pas tant celle de l’opposition entre recherche appliquée et fondamentale, mais plutôt de la liberté de recherche. Par ailleurs, ça pose des problèmes éthiques : Thalès fabrique des armes, les universitaires peuvent trouver discutable de s’associer à cela. De manière générale, les entreprises ont des objectifs qui sont très différents de ceux de l’université et, pour cette raison, on préférerait une recherche qui soit totalement détachée du secteur économique. Il peut y avoir des liens, pourquoi pas, mais pas de dépendance.

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