Tenir le rythme, s'intégrer au collectif, favoriser la cohésion : comment le travail pousse à la consommation d'alcool

Bien que la consommation d’alcool au travail soit proscrite, sa place dans l’entreprise est omniprésente, notamment dans les moments de convivialité, qui font exception à l’interdiction. L’autrice et militante Gaëlle Guillou questionne cette consommation, encouragée par le capitalisme, dans son essai « Alcool Résistance », publié le 9 octobre aux éditions du Commun.

Par Anaïs Lecoq
Par Anaïs Lecoq
Publié le 15 octobre 2026
alcool ok
Le code du travail est clair sur la consommation d’alcool sur le lieu de travail : elle est interdite. Une tolérance est admise lors des repas et pots en entreprise, mais se limite à la bière, au vin, au cidre et au poiré. Crédit : Marko Milivojevic - Creative Commons.

C’était sa décision dès la première fête de Noël de l’établissement d’accueil dont elle venait de prendre la direction : ne pas servir d’alcool. Julie (le prénom a été modifié), éducatrice spécialisée, travaille principalement avec un public en situation de handicap dont les traitements médicamenteux sont incompatibles avec l’alcool. Mais sa décision n’était pas du goût des autres encadrants : « Ça a été très mal reçu, je suis passée pour la rabat-joie qui ne veut pas qu’on s’amuse, souffle-t-elle. Je bois sur mon temps personnel, mais pas au travail, encore moins avec des personnes dont j’ai la responsabilité. »

Finalement, le supérieur de Julie arrive à la soirée « avec des alcools hyper forts comme du whisky et de la vodka ». À la fin de la fête, elle doit faire le taxi « car les éducateurs sont ivres et ne peuvent pas ramener les personnes dont ils devaient s’occuper » tandis que « des résidents ont bu des fonds de verre ».

Une consommation en forte hausse

Le code du travail est clair sur la consommation d’alcool sur le lieu de travail : elle est interdite. Une tolérance est admise lors des repas et pots en entreprise, mais se limite à la bière, au vin, au cidre et au poiré. L’employeur, qui a l’obligation d’assurer la sécurité et la santé de ses salariés, peut décider d’interdire complètement cette consommation dans son règlement intérieur (c’est ce qu’a décidé EDF en janvier 2026) : tout non-respect l’expose à des sanctions pénales et des amendes.

« La consommation de substances au travail n’est pas remise en question tant qu’elle va dans le sens du travail, que la productivité est là, qu’il n’y a pas d’accident, qu’elle ne pose pas de problème à l’entreprise et au capital de manière générale », déplore Gaëlle Guillou, autrice et militante. Ce 9 octobre, elle publie, aux éditions du Commun, Alcool résistance : pour une critique socio-politique de la culture de l’alcool, dans lequel elle questionne, notamment, l’omniprésence de l’alcool sur le lieu de travail : entre 2017 et 2025, la consommation de drogue et d’alcool au travail a augmenté de 107 %.

La consommation de substances au travail remplit plusieurs fonctions, dont celle de « tenir » des cadences et des métiers difficiles, physiquement et émotionnellement. Un usage rarement reconnu et accepté par le patronat, puisqu’il implique une remise en cause générale des conditions de travail. À l’inverse, l’autre fonction beaucoup plus intégrée est celle de la sociabilité : s’intégrer, créer du lien entre les salariés, que ce soit lors de pots ou de séminaires, où l’alcool est souvent disponible à volonté.

« Il y en a qui n’attendent que ça »

Gaëlle Guillou constate que l’organisation du travail des CSP+, avec ses nombreuses couches hiérarchiques, augmente la pression à boire : « C’est souvent le manager qui a la carte de l’entreprise, qui propose, qui paie les boissons, détaille-t-elle. Dans la culture ouvrière, la consommation au bar est très communautaire, on ne va pas boire pour plaire à la hiérarchie. »

Architecte dans une maison de luxe parisienne, Dinh a l’habitude que « les serveurs nous posent une flûte de champagne dans la main sans qu’on nous demande notre avis » lors des showrooms et défilés organisés par son entreprise. Si l’alcool a été proscrit dans les locaux de sa boîte, pour les événements en extérieur, « c’est open bar, on ne paie rien, ça peut accélérer la consommation ». Au fil des années, il a tout de même vu ces événements se raréfier, « sûrement pour des raisons de budget », et l’offre de boissons sans alcool se développer.

« Il y en a qui n’attendent que ça », estime Tristan, ouvrier dans la production d’alcool, à propos des séminaires organisés dans son entreprise. Certains de ses collègues et supérieurs « ont zéro limite » lors de ces événements : « Il n’y a aucune raison, à part la pression sociale, de se mettre aussi mal », juge-t-il, préférant sans tenir à quelques verres. « Quand tout le monde s’arrache la gueule, tu parais extraterrestre quand tu n’es pas là-dedans. »

Ne pas individualiser le problème

Dans son ouvrage, Gaëlle Guillou regrette que la culture de l’alcool soit réduite à une problématique individuelle plutôt que collective. Au travail, ce mode de pensée entraîne un risque : rejeter uniquement la faute sur les salariés plutôt que de questionner les responsabilités de l’employeur — l’ivresse d’un salarié sur son lieu de travail peut justifier son licenciement pour faute grave. « On crée cette ambiance où on lie le travail à l’alcool mais si une personne montre une forme de trouble de l’usage de l’alcool, on la met en faute, voire on la licencie, note l’autrice. L’exclure du monde du travail aggrave ses conditions matérielles, et possiblement son trouble, tout en niant l’impact du travail sur sa consommation. »

D’autant que les travailleurs des classes populaires souffrent le plus des préjugés sur la consommation d’alcool, « alors que les CSP+ boivent plus en fréquence et en quantité », d’après une étude de 2020 sur les pays de l’OCDE. Une idée reçue qui prend racine dans les luttes sociales : « On avait besoin d’identifier les ouvriers comme des alcooliques pour délégitimer leurs revendications politiques, explique Gaëlle Guillou. Il fallait dire que leur problème, c’est l’alcool et pas leurs conditions de travail. »

L’autrice appelle alors à repenser les moments de convivialité en entreprise, qui reposent presque uniquement sur ces soirées alcoolisées, « ce qui doit justifier qu’on reste parfois cinq à six heures de plus pour s’intégrer ». « Aujourd’hui, c’est impensable pour l’entreprise que les moments de convivialité se fassent sur les horaires de travail, dit-elle. Ou que ceux qui se déroulent en soirée soient payés, car l’amélioration de la sociabilité au travail se fait au bénéfice de l’entreprise. »

Mais pour celles et ceux qui souhaitent se détacher de l’alcool au boulot, reste encore à composer avec quelques habitudes tenaces : quand Julie fait appel à un traiteur pour organiser des repas d’équipe, elle doit rayer l’alcool qui est systématiquement ajouté au devis.

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