« Nos enfants ne sont pas et ne doivent jamais être des dommages collatéraux des décisions politiques meurtrières. » Ce message, délivré au Parlement Européen de Strasbourg le 19 octobre, est porté par six parents dont les enfants ont été exposés aux pesticides, entraînant de graves maladies, des malformations, et des décès. Leur témoignage intervient lors du débat autour du projet Omnibus X, qui vise à assouplir l’utilisation et le contrôle de nombreux pesticides en Europe, au nom de la compétitivité. Un vote conjoint des commissions de l’Agriculture (AGRI) et de l’Environnement (ENVI) du Parlement européen aura lieu le 5 novembre.
Parmi les parents qui témoignent le 19 octobre dernier, Laure Marivain. Sa fille Emmy est morte d’une leucémie en 2022, à l’âge de 11 ans. En 2023, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), qui indemnise les expositions professionnelles, incluant les conjoints et les enfants (mais pas les riverains), reconnaît l’exposition prénatale d’Emmy. Le lien a été établi avec la profession de Laure Marivain : fleuriste.
En 2019, une étude du chercheur Bruno Schiffers réalisée en Belgique a révélé la présence de 100 pesticides sur les mains des fleuristes et 70 dans leurs urines, dont certains sont interdits en Europe. « Comme les fleurs ne sont pas consommées, il n’y a pas de limite d’usage », note Laurence Huc. Toxicologue et chercheure à l’INRAE, elle publie le 17 septembre Pesticides — leurs ravages sur la santé des enfants, aux éditions La Printanière. « Les fleurs sont très contaminées mais il n’y a aucune sensibilisation faite auprès des fleuristes. »
Si les femmes sont particulièrement vulnérables à ces effets néfastes lors de la période de la grossesse, Laurence Huc note que pour les hommes, « les pesticides laissent une empreinte épigénétique sur le sperme qui transmet une vulnérabilité au cancer chez l’enfant, jusqu’à trois mois avant la conception ».
« Une sous information des travailleurs »
Cancers pédiatriques, malformations, pubertés précoces et troubles du neurodéveloppement : les conséquences des expositions aux pesticides sur les enfants sont multiples. Lubin naît en 2015 avec un cavernome portal, une maladie congénitale rare. Ophélie, sa mère, est ingénieure viticole en Champagne, chargée de contrôler l’état des vignes. Elle n’a jamais bénéficié d’aucun équipement de protection, ni avant, ni pendant sa grossesse.
« Son employeur estime qu’elle ne fait pas partie des professionnelles exposées car elle n’est pas en charge de l’épandage en lui-même, détaille Laurence Huc. Il estime que les pesticides restent sur le raisin et qu’il n’y a pas d’exposition si Ophélie entre dans la vigne après l’épandage. » Elle a pourtant été exposée, sans en avoir conscience, à 108 produits phytosanitaires durant sa grossesse.
« Il y a une sous information des travailleurs et travailleuses aux dangers chimiques », déplore la journaliste Nolwenn Weiler. Elle est co-autrice avec la journaliste Sophie Chapelle du livre-enquête Pesticide Kids, publié le 18 septembre aux éditions Nouriturfu. D’un côté, elle relève la responsabilité de ces employeurs qui ont failli au devoir de protection de leurs salariés, de l’autre, la trop grande discrétion des agriculteurs non-salariés qui culpabilisent trop pour saisir le FIVP : « La liberté de décision des agriculteurs est très relative, car ils sont pris dans un système où ils sont certes leur propre patron, mais avec des marges de manoeuvre très réduites. »
L’effet cocktail
Alors que l’exposition prénatale de Lubin a été reconnue par un juge, le FIVP a porté la décision en cassation. L’affaire devrait être de nouveau jugée d’ici un an, « alors que les démarches d’Ophélie ont commencé en 2020, souffle Laurence Huc. La stratégie du fond, c’est l’épuisement, ils cherchent à ruiner et épuiser les familles pour décourager les autres de se lancer. »
Financé à 75 % par une taxe prélevée sur la vente des pesticides (à hauteur de 0,9 %), le FIVP voit siéger, en plus de représentants de l’État, un représentant des fabricants de pesticides ainsi que des adhérents au FNSEA — Phyto-Victimes est la seule association de victimes représentée.
Plus largement, les expositions elles-mêmes sont sous-estimées, avec la non-évaluation des faibles doses, des effets sur les corps des enfants et la non prise en compte de « l’effet cocktail ». À savoir : les substances pesticides sont évaluées les unes indépendamment des autres, sans prise en considération de l’exposition multiple. D’autant que « l’évaluation de la dangerosité des pesticides est problématique car les études fournies aux autorités sont réalisées par les entreprises elles-mêmes », glisse Nolwenn Weiler.
Un puissant lobbying
Les enjeux sont grands : humains comme économiques. Car dénoncer les expositions des enfants aux pesticides, c’est remettre en question le système agricole et agro-industriel français (et plus largement européen) basé sur la productivité et la compétitivité. Les associations et scientifiques qui travaillent sur la question sont la cible d’attaques des fabricants de pesticides, syndicats agricoles et politiques.
« Dès qu’on a commencé à avoir des données scientifiques et des remises en question, un lobbying incroyablement puissant s’est mis en branle pour noyer les informations et jeter le doute », regrette Eléonore Kubik, chargée de projet consommation à l’Indecosa-CGT. L’association qui informe, accompagne et défend les consommateurs et les usagers, fait partie de la coalition française de plus de 100 organisations qui milite contre l’Omnibus pesticides : « Ce projet est révélateur des forces à l’œuvre pour faire perdurer un système agro-industriel qui enrichit une poignée de gens et rend malade les autres. »
« Les industriels ont tout intérêt à ce que la dangerosité parfaitement documentée des produits soit ignorée du plus grand nombre, ajoute Nolwenn Weiler. Ils ont des moyens économiques énormes qui permettent de mettre en place une machine de guerre informationnelle. » Un « déni organisé repris de manière irresponsable par les politiques », la droite et l’extrême droite en tête.
Laurence Huc est elle-même régulièrement la cible d’attaques, d’intimidations et de décrédibilisation de son travail : en 2024, le sénateur Laurent Duplomb la qualifie de « scientifique militante au service de la décroissance ». La toxicologue, qui dénonce « un déni des sciences porté par le néo-fascime actuel », appelle à la sortie des pesticides et à l’accompagnement des agriculteurs pour restaurer les sols, changer les modes de production et engager une transition qui leur permette d’en vivre, sans y laisser leur santé et celle de leurs enfants.