À l’occasion de la sortie en salles de Notre Salut, ce mercredi 30 septembre, retrouvez notre entretien vidéo avec Emmanuel Marre, son réalisateur.
Quel est le sujet de Notre Salut ?
C’est l’histoire d’un homme, sorte d’expert en management des années 1930, ruiné, qui voit en Vichy une chance de se refaire. Grâce à Notre Salut, l’ouvrage théorique qu’il a écrit, il devient un rouage de la collaboration. Le film révèle les liens entre ses idées et le projet de Pétain : instaurer une dictature fasciste.
Il y a dans Notre Salut des parallèles évidents avec votre premier film, Rien à foutre, consacré au travail d’une hôtesse de l’air d’une compagnie aérienne low cost. Vous les assumez ?
Oui, car je n’ai rien inventé. Rien à foutre montrait une hôtesse de l’air qui s’exerce à sourire de façon « corporate », et, dans Notre Salut, les agents de Vichy s’entraînent à crier « Vive le maréchal ! ». L’histoire de mon arrière-grand-père, commissaire provincial à la lutte contre le chômage (l’ancêtre de France Travail), montre comment les régimes autoritaires visent d’abord le contrôle de la force de travail.
Dans Ceux qui travaillent, dont vous avez signé le scénario, vous disséquiez aussi la violence au travail. Ce thème est votre fil conducteur ?
Tout à fait. Mes films interrogent : que fait-on de sa vie ? Quelle place y a le travail ? Dans Ceux qui travaillent, il était question du surtravail des cadres, à qui on fait croire que leur labeur a une importance capitale, au point d’oublier qui ils sont. Vichy prônait aussi le travail comme devoir moral, opposant une vision hiérarchique (« Travail, Famille, Patrie ») à une autre, où le travail est un accomplissement de soi.
Vous avez tourné une partie du film à la Maison du peuple de limoges, une Bourse du travail très symbolique de la CGT…
La CGT avait été interdite sous Vichy et ses locaux réquisitionnés pour y installer le Commissariat à la lutte contre le chômage. On est au-delà du symbole : il s’agissait de remplacer la lutte collective des ouvriers par une vision pétainiste et paternaliste du travail, selon laquelle les employeurs s’occuperaient des employés et de leurs intérêts dans un climat social pacifié. Une idéologie dangereuse, qui fait réfléchir à la stigmatisation de la conflictualité dans le monde du travail actuel.
Le film sort avant la prochaine élection présidentielle, un scrutin marqué par la montée de l’extrême droite…
Il est vrai qu’on a tout fait pour le finir avant 2027. J’aimerais qu’il serve au spectateur pour se faire son propre jugement, pour repérer les mécanismes de glissement : une loi sur les classes de niveau, le contrôle des chômeurs, la politique d’immigration… Autant de marches gravies une à une et qu’il devient dur de redescendre. Autant d’atteintes à l’égalité et à la dignité, qui sont les deux fondements de la démocratie.