Plusieurs centaines d’élèves sont rassemblés devant les grilles du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis. Certains lycéens brandissent des banderoles. D’autres, munis de tubes de peinture, en fabriquent à la hâte, assis par terre. « Étudier, c’est un droit, pas un privilège », pointe Emma (le prénom a été modifié), 15 ans, élève de seconde. « La plupart des médias nous font passer pour des sauvages qui veulent juste sécher les cours et brûler leur lycée. C’est faux ! Nous voulons uniquement étudier dans de bonnes conditions. »
Depuis vendredi 25 septembre, les élèves du lycée Paul-Éluard se mobilisent en effet pour réclamer des circonstances plus favorables à l’apprentissage. « Le lycée est actuellement en travaux. Nous faisons classe dans des préfabriqués. Or, c’est impossible de pouvoir y travailler correctement. Les températures y dépassent largement les 40°C en été et peuvent descendre en dessous de 10°C l’hiver ! », ajoute son camarade Mehdi (le prénom a été modifié). « Comment voulez-vous vous concentrer dans ces conditions ? Nous avons tellement chaud, depuis le début de l’année, que nous passons notre temps à essayer de nous rafraîchir en penchant la tête vers la fenêtre. On ne devrait pas avoir à choisir ou non d’avoir un lycée convenable ! Nous sommes peut-être des enfants issus des quartiers populaires, mais nous avons des droits comme les autres », dénonce Emma.
Un mouvement de grève massif
En face d’elle, sur le trottoir, des dizaines de CRS, casqués et armés, observent le rassemblement. L’atmosphère est tendue. « Nous ne faisons pas ce blocus pour nous amuser. Si nous en sommes là, c’est parce que la direction du lycée refuse de nous écouter. Nous avons essayé de leur expliquer nos revendications via le conseil de vie lycéenne. Mais rien n’a changé », déplore Rania (le prénom a été modifié), 16 ans, élève de première.
Présente à ses côtés, son amie, Nina (le prénom a été modifié), fustige le manque de moyens du lycée. « Il y a un gros problème de matériel. Les élèves s’assoient souvent sur des chaises qui cassent. Les tables sont dans un état lamentable. L’infirmière scolaire, qui exerce dans plusieurs établissements, n’est jamais là ! Nous sommes pourtant le plus important lycée de Saint-Denis, avec 2000 élèves. Face à cette situation, nous avons la sensation que notre voix ne compte pas. Pourtant, si tout va bien, comme voudrait nous le faire croire la direction, pourquoi nos professeurs font-ils grève avec nous ? », s’interroge-t-elle.
« Notre voix ne compte pas »
Munis d’un microphone, des lycéens, accompagnés de leurs professeurs, viennent justement de prendre la parole. « Le mouvement auquel on assiste est très organisé et suivi. Les lycéens réclament quelque chose de très simple : le respect de leur dignité », confie Marianne Acqua, 35 ans, professeure de lettres au lycée Paul-Éluard depuis 2019. « Enseigner ici, et y étudier chaque jour, c’est un challenge pour la dignité personnelle. L’établissement est dans un état d’insalubrité dangereux pour la sécurité des élèves et du personnel enseignant. C’est une insulte faite chaque jour de venir étudier ici et de prétendre ensuite que les lycéens ont accès à un service public d’éducation digne de ce nom ! »
Le blocage du lycée Paul-Éluard n’est guère le seul établissement à connaître un mouvement de contestation. Des dizaines de lycées font l’objet de blocus depuis plusieurs jours. C’est au lycée Antoine-de-Saint-Exupéry à Créteil, dans le Val-de-Marne, que les premières manifestations ont commencé, le 21 septembre dernier. Les élèves y dénonçaient notamment l’absence de professeurs dans certaines matières, alors même que ces derniers doivent préparer le baccalauréat. Le mouvement s’est, depuis, largement étendu aux établissements d’Île-de-France. Ailleurs, sur le territoire, des blocus ont notamment été effectués à Lille, Marseille, Grenoble ou encore Lyon.
Selon l’Union syndicale lycéenne (USL), près de 400 lycées ont été bloqués mardi 29 septembre. Si le mouvement paraît s’amplifier de jour en jour, la réponse policière également. La CGT dénonce ainsi, dans un communiqué paru le 28 septembre, une « répression qui s’intensifie ». « La jeunesse a le droit de s’exprimer, de revendiquer et de se mobiliser », rappelle le syndicat qui précise qu’« un État dont l’école apprend la démocratie à la jeunesse ne peut pas lui envoyer la police ».
« Le service public est aujourd’hui sacrifié »
Plusieurs manifestations ont, de fait, été émaillées par des interpellations et des violences aux abords des établissements. Une répression inacceptable pour Hadrien Clouet, député LFI, élu en Haute-Garonne, et présent lors du blocus du lycée Paul-Éluard. « Nous sommes là pour soutenir les lycéens. Ces derniers font face à une violente répression policière alors qu’ils expriment simplement des revendications pacifiques. »
Dans un message, publié sur X vendredi 25 septembre, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a critiqué les « députés LFI qui encouragent […] des jeunes à bloquer des lycées » et affirme que « les difficultés rencontrées par certains lycées appellent des réponses concrètes : nous les traitons, établissement par établissement ». Une réponse qui n’a, pour l’instant, guère convaincu les élèves.
Sur le parvis du lycée Paul-Éluard, beaucoup d’entre eux avaient prévu de participer aux manifestations en cette journée de grève nationale de la fonction publique. La mobilisation lycéenne est l’une des conséquences du manque de moyens qui frappe l’ensemble des services publics. « Il faut aujourd’hui attendre quinze jours, dans le second degré, pour qu’un professeur soit remplacé. C’est du jamais-vu », pointe Ève Laborie, professeure de lettres au collège, co-secrétaire générale de la CGT Éduc’Action 75. « Le service public est aujourd’hui sacrifié ! C’est pour cela que nous sommes en grève. Nous voulons défendre nos statuts comme nos salaires. En plus d’être malmenés et méprisés, nous n’avons pas vu nos salaires être revalorisés depuis plus de deux ans ! »
Présenté en Conseil des ministres, le budget 2027 prévoit 54 milliards d’efforts budgétaires, dont plusieurs milliards touchent directement les administrations et les agents publics. Le seul gel du point d’indice doit rapporter 2 milliards d’euros à l’État. Une cure d’austérité qui ne devrait pas calmer la contestation des lycéens.