« On laisse les multinationales décider seules et on met l’État à leur service » s’insurge Sophie Binet lors du sommet des travailleurs du spatial qui se tenait les 8 et 9 septembre à la bourse du Travail de Paris, en même temps (et en contre-pied) d’un autre sommet du spatial qu’organisait Emmanuel Macron au Grand Palais.
La secrétaire générale de la CGT faisait ici référence à un projet jugé extrêmement inquiétant par les salariés du secteur : la création d’un nouveau « champion européen » appelé Bromo. En regroupant les activités spatiales des groupes Thalès, Airbus et l’Italien Leonardo, la nouvelle structure pourrait supprimer les doublons, afficher un objectif de profitabilité proche des 14% et affaiblir le rôle et la participation des États dans un secteur qui puise pourtant l’essentiel de ses financements dans la ressource publique.
« C’est tout l’inverse qu’il faut faire. Il faut partir des besoins en matière spatial, besoins en termes de télécommunication, d’environnemental, de recherche. Et à partir de là, on voit comment on organise l’industrie pour y répondre. Là, on fait l’inverse avec un projet porté par les grands patrons du spatial qui a pour seul objectif de satisfaire les actionnaires et de dégager encore plus de valeur », poursuit Sophie Binet.
« Qui produit quoi et pourquoi ? »
Face à ces perspectives délétères pour le social, l’environnement et la souveraineté, la CGT entend porter d’autres solutions avec dans l’immédiat un moratoire sur le projet Bromo, et la mise sous contrôle démocratique de ces enjeux. Qu’est-ce à dire ? La Confédération réclame un débat citoyen, un débat au Parlement et la création d’un comité de filière du spatial où les travailleurs pourraient avoir droit au chapitre pour définir les orientations. « La question de la gouvernance et du « qui produit quoi et pourquoi ? » est centrale. Pour la CGT, ce sont les travailleurs du spatial qui doivent décider quelle est la finalité de leur métier et c’est là aussi que cela rejoint la question du sens au travail… C’est un métier passion où on vient avec des étoiles dans les yeux, mais la réalité du travail c’est la logique capitaliste qui écrase l’individu » explique Cécile Boutet, élue CGT de Thalès.
« Il faut un Comité de filière où, sur le modèle de ce qui a été fait pour la Sécurité sociale à sa création, les travailleurs puissent s’exprimer de manière majoritaire. L’État doit aussi y jouer son rôle, car dans un secteur où 70% dépend de la commande publique ça change tout ! » renchérit Thomas Meynadier, responsable CGT chez Airbus D&S.
Interroger le bien commun
Durant deux jours, la CGT des travailleurs du spatial s’est donné le temps de débattre de nombreux enjeux du secteur : avec, outre le projet Bromo, la question d’un autre rapport entre les donneurs d’ordres et les sous-traitants. Plus fondamentalement encore, des discussions sur le rôle, l’utilité et la stratégie souhaitable pour le spatial et sa réponse au bien commun versus la financiarisation. Les questionnements ont été nombreux, notamment sur la pertinence – pas toujours démontrée – du vol habité au détriment d’autres choix utiles, par exemple les lancements de satellites d’observation de la terre et du climat.
À l’image des salariés de Thalès qui, il y a quelques mois de cela ont pu suspendre d’importantes restructurations, mettant notamment en évidence les risques sur leur santé d’un plan de restructuration, les travailleurs du spatial se montrent aujourd’hui vigilants et mobilisés.
Ainsi, ce jeudi 10 septembre une manifestation des salariés du CNES avait lieu devant Grand Palais. À l’appel de l’intersyndicale CFDT, CFE-CGC, CFTC et CGT, les salariés sont venus dénoncer une amputation de 20% de leur budget (soit 340 millions entre 2026 et 2028), laquelle met en péril les projets de satellites les plus utiles pour le spatial européen de demain. À l’appel de la FTM CGT, ils seront à nouveau mobilisés pour la journée d’action du 5 novembre avec notamment l’ensemble des métallurgistes et d’autres filières industrielles qui pourraient s’y joindre.