Face aux ordinateurs de contrôle de l’usine de pâte à papier de Tarascon, Moukhtar Kadadi, ancien responsable du secteur électricité et instrumentation, observe en temps réel le débit de liquide à la sortie de l’égout pluvial. Le chiffre qui s’affiche sur son écran ne cesse d’augmenter. « Là vous voyez on est à 1,2 m3/heure, montre-t-il avec sa souris, normalement rien ne passe par le pluvial, tout passe par la station d’épuration. » « Concrètement, ça veut dire que pendant qu’on vous parle, une pollution est en cours », insiste Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT.
Venue en déplacement sur le site de Fibre Excellence dans les Bouches-du-Rhône, ce jeudi 17 septembre, elle a pointé, lors d’un point presse sous le format d’une visite de l’usine, l’ensemble des « catastrophes » engendrées depuis qu’il est fermé. Le site a en effet été placé en liquidation judiciaire par décision du tribunal de commerce de Toulouse le 29 juillet dernier, et depuis, la CGT dénonce une fermeture du site précipitée, sans sécurisation, alors qu’il est classé Seveso.
Un risque de pollution décrié
Une fois entrés dans l’enceinte de l’usine, on passe tout près de gigantesques cuves avec d’anciens salariés, Sophie Binet, donc, et Jean-Michel Bulinge, délégué syndical CGT. « En principe, tous les effluents doivent être traités avant d’être relâchés dans le Rhône, explique-t-il, mais là, ils ont fermé la station d’épuration et on se retrouve avec d’importantes quantités de produits chimiques hautement dangereux qui n’ont pas été vidangés. » Là, une cuve qui comprend 4800 m3 de soude, plus loin une cuve d’acide sulfurique.
« Et maintenant on se trouve sous les cuves qui comprennent le liquide noir », pointe Jean-Michel Bulinge, qui a ameuté la troupe sur une passerelle de circulation en acier. « C’est là qu’on a constaté une fuite ces derniers jours. » Le fameux endroit qui apparaît dans une vidéo diffusée par la CGT le 1er septembre et qui a fait le tour des réseaux sociaux. Dans celle-ci, on voit une vanne dont un liquide visqueux s’échappe et se répand en mare immense. « Ce jour-là, heureusement, on avait encore un employé sur site, qui a pu arrêter la fuite », raconte Jean-Michel Bulinge. Sans qu’il n’ait été encore été donné d’explications quant à l’origine de l’événement. « Le risque, c’est qu’en cas de fuite, la vidange se fasse dans l’égout, poursuit-il en montrant les restes de liquide noir stagnant entre les grilles d’évacuation, et que ça finisse directement dans le Rhône. »
D’après Marsactu, journal d’investigation local, le préfet des Bouches-du-Rhône conteste tout déversement dans le Rhône. Il a par ailleurs assuré à nos confrères que « deux ingénieurs des services de l’État sont présents quotidiennement sur site depuis le début des opérations “d’inertage” ». Mais il ne nie pas que le risque de pollution existe tout de même.
À ceci, s’ajoute un risque d’incendie, d’après la CGT. Les anciens salariés nous guident vers l’arrière de l’usine, où se trouvent désormais, d’impressionnants tas de copeaux de bois.18 000 tonnes plus précisément. « Le problème c’est qu’ils ont arrêté l’arrivée d’eau, alors si ça brûle par en-dessous, ce qui est possible en pleine période de sécheresse, il n’y a aucun moyen de traiter le feu », s’alarme Moukhtar Kadadi.
Avant même la liquidation judiciaire du site, la CGT réclamait l’embauche de salariés pour assurer une fermeture sécurisée. Mais alors que les représentants du personnel plaidaient pour le maintien d’une quarantaine de salariés pendant six mois, le préfet avait opté pour le maintien de neuf employés.
Une véritable catastrophe sociale
Depuis, le préfet a demandé le redémarrage des installations et pris un arrêté de réquisition, censé contraindre Realtec, la société mandatée par les liquidateurs judiciaires, d’embaucher d’anciens salariés pour assurer la maintenance du site en « parfait état de fonctionnement ». Ce à quoi, Realtec a répondu en attaquant la préfecture des Bouches-du-Rhône devant le tribunal administratif, qui a donné raison à l’État. Pourtant, à ce jour, les liquidateurs n’ont toujours pas pris les mesures nécessaires pour sécuriser le site.
Retourner à l’usine, les salariés n’attendent que ça. « Ça fait dix ans que je travaille ici et je me voyais rester jusqu’à la retraite », confie Moukhtar Kadadi. Au total, 270 salariés ont été licenciés. « Sans savoir comment ils vont finir le mois ni payer la rentrée de leurs enfants », précise Sophie Binet. Les liquidateurs estiment qu’ils n’ont pas les moyens de les payer pour septembre. C’est une véritable catastrophe sociale à laquelle on assiste. »
« Hier on a reçu un mail des mandataires nous expliquant qu’ils avaient des difficultés à finaliser les soldes de tout compte », s’irrite le délégué syndical CGT Jean-Michel Bulinge. « On est furieux parce qu’on a demandé en août au responsable de paie d’anticiper. La grande question c’est : les gens vont-ils être payés ? Et par qui ? »
Il y a un avenir industriel pour l’usine de Tarascon
En conclusion, Sophie Binet reprend l’ensemble des demandes formulées par la CGT. D’abord, elle « demande à l’État et au préfet d’exiger 350 000 euros aux liquidateurs ». En effet, le préfet, Jacques Witkowski, a requis 50 000 euros par jour de retard d’exécution. « On est actuellement à sept jours sans action », précise Sophie Binet.
Elle demande ensuite que l’Etat et la Région « mettent immédiatement le site sous protection », à savoir, « rachète les actifs pour permettre aux anciens salariés de stopper la pollution en cours ». Mais son objectif par-là est aussi d’éviter « une catastrophe économique et industrielle » en évitant que l’usine ne ferme ses portes alors qu’ellea reçu plus de 100 millions d’euros d’investissement ces quatre dernières années. « Aujourd’hui si on reconstruisait une usine comme celle-là, ça nous coûterait 500 millions d’euros. Autrement dit, il se passe ce qu’on avait prévu depuis le début : la fermeture du site coûte plus cher à l’État que s’il avait mis les moyens pour maintenir sa continuité. »
Sophie Binet affirme qu’il « y a un avenir industriel pour l’usine de Tarascon », en évoquant un projet qui permettrait de limiter la consommation de matières premières de 15%, de produire de la pâte à papier fluff, qui permet de fabriquer des produits d’hygiène (mouchoirs, protections périodiques, couches, etc.) tout en valorisant les déchets.
La secrétaire générale de la CGT finit par appeler tous les salariés, de tous les secteurs à se mobiliser le 29 septembre, date d’une grande intersyndicale pour les salaires, les conditions de travail et des moyens pour les services publics.
Jeanne Genêt