« En s'en prenant aux lycéens, l'État essaie de voir jusqu'où il peut aller » : entretien avec Sébastian Roché, spécialiste de la police

Interpellations massives, mutilations de mineurs, usage d’armes controversées : la répression du mouvement lycéen marque une nouvelle étape dans le durcissement du maintien de l’ordre. Pour le sociologue Sébastian Roché, spécialiste des pratiques policières, cette violence contre la jeunesse marque l'aboutissement d’une logique répressive inflationniste.

Par Enzo Hanart
Par Enzo Hanart
Publié le 16 octobre 2026
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Heurts entre manifestants et CRS, à Montpellier, le 13 octobre 2026. Crédit : Sylvain Thomas / AFP

« Au constat que la prison échoue à réduire les crimes, il faut peut-être substituer l’hypothèse que la prison a fort bien réussi à produire la délinquance », disait Michel Foucault, qui aurait eu 100 ans ce 15 octobre, dans son ouvrage Surveiller et punir (1975). Et la police, impuissante à maintenir l’ordre, aura-t-elle réussi à produire de la violence ? En quatre semaines de mouvement des lycéens, l’appareil policier semble déterminé à battre des records de répression : près de 8 000 gardes à vue, 36 enquêtes de l’Inspection générale de la police (IGPN) ouvertes, quatre mutilations de mineurs… Pourquoi autant de brutalité contre un mouvement de jeunes, aux revendications loin d’être insurrectionnelles, et aux méthodes connues par l’institution ? Décryptage avec Sébastian Roché, sociologue et directeur de recherche au CNRS, spécialiste des pratiques policières.

Est-ce que le mouvement des lycéens est un laboratoire de la violence policière ? 

Je pense que c’est un peu l’inverse. La police applique des méthodes, l’usage des armes à feu sublétales et les interpellations en masse, qui ont déjà été testées progressivement et par étapes successives. Pour ce qui est des armes, les LBD (lanceur de balles de défense), par exemple, ils ont été introduits dans l’anti-terrorisme en 1995.

C’est d’ailleurs stupéfiant de voir que le ministre de l’Intérieur considère légitime, pour répondre à une mobilisation de lycéens, d’utiliser une arme dont on a doté l’anti-terrorisme. Et là, elles sont utilisées dans des situations qui ne relèvent absolument pas de l’« émeute », qui inclurait des destructions massives d’établissements scolaires, de commissariats ou de mairies… En revanche, effectivement, les interpellations sont extrêmement nombreuses. Plutôt qu’une expérimentation, nous assistons à l’aboutissement d’une logique qui n’a cessé de progresser. Un aboutissement temporaire, puisque cela peut encore évoluer par la suite. 

À quelles occasions ces méthodes ont-elles déjà été expérimentées ? 

La progression des armes et du nombre de mutilés a explosé avec les Gilets jaunes. Puis, en 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites. Il y a eu, à l’époque, sept mutilés, avec les mêmes armes qui sont utilisées aujourd’hui.

Concernant les interpellations, l’évolution a commencé il y a une dizaine d’années. Lors des rassemblements de Nuit debout (mouvement militant né dans la foulée des manifestations contre la loi El Khomri), en 2016, on constate à peu près dix fois moins d’interpellations par journée. C’est le début de l’intensification des interpellations. Même en 2010, lors des mobilisations contre la réforme des retraites, comparables en intensité à celles de 2023, beaucoup moins de personnes ont été interpellées. Il s’est passé quelque chose entre 2016 et aujourd’hui, avec plusieurs jalons importants : les Gilets jaunes, la réforme des retraites, les protestations après la mort de Nahel Merzouk à Nanterre, et aujourd’hui les lycéens. 

Pourquoi cette hausse de la violence et des interpellations ? 

Ce qui est testé, là, c’est la résistance de la société. Parce que, s’en prendre aux adolescents, aux lycéens, aux étudiants, c’est un mouvement très risqué pour un régime politique. Il y a souvent eu des marches arrière. Frapper massivement et mutiler des jeunes n’est pas sans conséquences. Quatre mutilés chez les mineurs, en quinze jours, c’est sans précédent. Le gouvernement, en s’en prenant aux lycéens, essaie de voir jusqu’où il peut aller, et quels soutiens il peut trouver.

Et quels soutiens trouve-t-il ? 

C’est mitigé. Mais lorsque le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, dit qu’il n’appelle pas à la retenue dans l’usage des armes, ce sont des propos tout à fait spectaculaires et incendiaires. Et, là encore, sans précédent. Jamais un ministre n’a dit cela. Certains disaient : « On conserve les armes, mais on vous rappelle les règles d’usage… », mais jamais : « Aucune retenue. » Et ça peut faire tourner l’opinion publique. Par exemple, en 1986, quand Malik Oussekine est battu à mort par des policiers, cela déclenche un sursaut dans toute la société. 

Comment interprétez-vous la stratégie du gouvernement face aux jeunes ? 

Le gouvernement est faible, son soutien dans l’opinion aussi. Il est tenté de passer en force, comme il l’a fait de nombreuses fois lors des deux quinquennats d’Emmanuel Macron. Exemplairement, en 2023, puisque c’est l’utilisation du 49-3 qui fait passer la réforme des retraites et plonge les grandes villes dans plusieurs semaines d’agitation.

Il y a une voie démocratique qui passe par le débat, la consultation. Une autre qui passe par l’imposition des décisions, c’est celle qui a été choisie en l’occurrence. Il a fallu quinze jours au gouvernement pour entendre les revendications de la mobilisation des lycéens. Il y a quand même un problème de surdité partielle. Avant cela, le pouvoir qualifiait le mouvement de « violences urbaines » ou d’« émeutes », ce qui est également inédit dans le cadre d’une mobilisation de lycéens et d’étudiants. C’est le signe d’une très faible capacité à discuter et négocier. Quand les agriculteurs font des actions, le gouvernement veut négocier, et les appelle des patriotes. Mais quand les écologistes manifestent à Saint-Soline, on les appelle des « éco-terroristes ».

Ce n’était pas le cas, en 2005, lors des mobilisations contre le contrat première embauche (CPE) ? 

Non, au contraire. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, était, paradoxalement, beaucoup plus prudent. Nuñez, en gestion des foules, est d’une brutalité sans précédent. Alors, je ne sais pas si c’est vrai que Emmanuel Macron lui a dit qu’il manquait d’empathie, mais c’est un euphémisme. Quand on autorise l’utilisation d’armes dont on sait qu’elles mutilent, et qu’on les autorise contre des lycéens, effectivement, on fait preuve d’un niveau d’empathie proche de zéro.

Cela existe dans les régimes autoritaires. Le système de la Ve République permet certes un certain dirigisme, mais, jusqu’à présent, on n’a jamais vu une jeunesse attaquée et emprisonnée en masse comme cela. Une jeunesse qui, par ailleurs, est très réformiste : ils militent pour avoir plus de moyens et de meilleures conditions d’études. On a connu plus révolutionnaire ! En outre, Nuñez est un pur produit de la technostructure, il n’est rien politiquement et le président de la République peut le faire sauter à tout moment. Le seul qui est véritablement dans l’exécutif, qui a gagné deux élections importantes, c’est Emmanuel Macron. Et c’est lui qui pilote. 

La Police contre la rue, de Sébastian Roché et François Rabaté, Grasset, 22 €. 

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